Samedi après-midi, des milliers de manifestants convergent sur la place du Capitole, dans le centre de Toulouse. Il est 16h30. Les esprits s’échauffent. Le photojournaliste Ulrich Lebeuf est envoyé par Libération pour couvrir l’acte XIII des gilets jaunes. Du haut de ses vingt ans de carrière, il en a vu, «des conflits : Yougoslavie, Palestine ou encore des révoltes urbaines». Il est en compagnie de deux collègues, Eric Lerbret, qui bosse en indépendant, et Valentin Belleville, de l’agence photo Hans Lucas. Les forces de l’ordre sont à l’angle de la rue de Rémusat qui donne sur la grande place, près d’un camion à eau.

Le trio constate des jets de projectiles venant des manifestants contre les forces de l’ordre. «On voit que ça se tend et par expérience, on décide s’extraire et de s’éloigner des manifestants, afin d’éviter toute confusion», précise Ulrich Lebeuf à Libération. Les photographes se retranchent à 25 mètres de la foule, «nous nous sommes accroupis en position de sécurité le long d’un mur pour faire des images. Les forces de l’ordre sont à notre gauche et les manifestants en face», détaille-t-il. Comme l’indique la météo, le ciel est dégagé. «Les conditions de visibilité sont bonnes, il n’y a pas de gaz lacrymogène, pas de nuage de fumée et nous ne portons pas de masque à gaz», précise encore Ulrich Lebeuf. Les trois photo-reporters, adossés à un mur, s’estiment en sécurité et facilement identifiables : équipés de casques et de brassards siglés «presse». De plus, leur matériel de prise de vue «est assez imposant».

«Le choc est impressionnant, Valentin hurle»

Valentin Belleville est à gauche, Ulrich Lebeuf au centre et Eric Lerbret à droite. Leurs épaules se touchent. Ils observent le théâtre des affrontements à «bonne distance» quand «deux grenades GLI-F4, chargées de TNT explosent sur moi», décrit Valentin Belleville sur sa page Facebook«Le choc est impressionnant, Valentin hurle, je sens le souffle dans mon dos», raconte Ulrich Lebeuf. «J’entends les LBD [lanceur de balle de défense] siffler autour de moi, je saute à cloche-pied pour me mettre en sécurité. Je m’effondre quand j’y suis. Plusieurs personnes viennent s’occuper de moi, des “street medics” me soignent»,poursuit Valentin Belleville qui s’est traîné sur une quarantaine de mètres jusqu’à l’angle de la rue du Taur. Il a des impacts sous la cuisse, sur le fessier droit et sur le pied. Ses chaussures ont brûlé.

Samedi 9 fevrier 2019, Toulouse Acte XIII des Gilets Jaunes.
Entre 5 000 et 7 000 Gilets jaunes à Toulouse.

Le photographe de presse de l'agence Hans Lucas Vallentin Belleville blessé par une grenades GLI F4.
Photo: Ulrich Lebeuf / Myop

(Photo Ulrich Lebeuf. Myop pour Libération)

Les trois journalistes, qui ne comprennent toujours pourquoi les forces de l’ordre s’en sont prises à eux, ont fait une déclaration à l’IGPN samedi et vont déposer une plainte lundi midi. «Je suis journaliste professionnel. Je mesure les risques que je prends et je sais me mettre en sécurité si besoin. Mais je ne peux pas lutter contre le fait d’être pris pour cible par les forces de l’ordre», s’indigne Ulrich Lebeuf. La Direction départementale de la sécurité publique (DDSP) de Haute-Garonne a indiqué dimanche à l’AFP qu’il n’y avait «pas d’éléments pour dire si, oui ou non, une grenade de désencerclement a été utilisée à cet endroit précis». «Par contre, ce type de moyen a été utilisé avec des grenades lacrymogènes pour disperser les manifestants sur la place du Capitole. Il n’est pas impossible que ce type de moyen ait pu arriver jusqu’aux pieds des photoreporters qui se trouvaient sur la place parmi les manifestants», selon la police. «Des policiers avaient été agressés par des manifestants violents, des sommations ont été faites avant l’évacuation de la place du Capitole», a ajouté la DDSP.

«Aucune sommation» n’a été entendue

Valentin Belleville et Ulrich Lebeuf n’ont entendu aucune sommation. Sur la vidéo publiée par le média en ligne Actu Toulouse (visible ci-dessous), les injonctions policières sont imperceptibles. «L’homme qui filme est à un mètre des policiers. Entre le moment où il filme et le moment où la grenade est jetée, il n’y a aucune sommation», poursuit LebeufLes photographes demandent à avoir accès aux bandes vidéo. «Il n’y a pas un angle qui n’est pas filmé sur la place du Capitole».

Egalement présents «au milieu de la place», les membres de l’Observatoire des pratiques policières (OPP) confirment n’avoir entendu «aucune sommation»«Nous avons constaté, mes deux camarades et moi, très distinctement le lancer de grenade à la main d’un policier en direction de personnes clairement identifiées comme des photographes de presse. C’était très très net», insiste Julien Brel membre de l’OPP et du Syndicat des avocats de France.

Balla Fofana