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Venezuela : le pouvoir s’écharpe, le peuple s’échappe – Libération

Tandis que les tensions entre le pouvoir de Nicolás Maduro et l’opposant Juan Guaidó s’exacerbent, les Vénézuéliens se pressent par milliers à la frontière avec la Colombie, rouverte depuis début juin. Beaucoup effectuent des allers-retours quotidiens afin d’acheter des produits de première nécessité, d’autres comptent quitter pour de bon le pays.

En plein milieu du pont Simón-Bolívar qui sépare le Venezuela de la Colombie, trois conteneurs trônent toujours. Ce sont les derniers vestiges de trois mois de fermeture des frontières du pays. Derniers stigmates aussi d’une journée d’affrontements autour de l’aide humanitaire que tentait de faire rentrer l’opposition du président par intérim, Juan Guaidó. C’était le 23 février. Malgré la réouverture ordonnée le 8 juin par le Président, Nicolás Maduro, les conteneurs ont à peine été déplacés. Juste de quoi laisser deux petits passages de 1 mètre de chaque côté dans lequel s’engouffrent chaque jour des dizaines de milliers de Vénézuéliens.

«C’est fatiguant, se lasse Aymara, une jeune maman qui emmène ses deux enfants à l’école en Colombie. Ils arrivent tous les jours en retard parce qu’il y a trop de monde et que les militaires nous font attendre des heures…» D’autant qu’ils ont dû rester chez eux pendant toute la durée de la fermeture. Autour d’eux, une foule compacte se presse pour traverser. Chaque jour, depuis la réouverture des frontières, 35 000 à 50 000 personnes empruntent ce point de passage, selon les autorités des deux pays frontaliers. Une foule diverse dont la grande majorité est arrivée le matin même au terminal routier de San Antonio. Là, toute la journée, des bus affluent de tout le pays et déchargent des centaines de Vénézuéliens encombrés de valises et de sacs.

Files d’attente

Elizabeth arrive de Valera, à une dizaine d’heures de là. Elle a passé la nuit sur la route avec son fils aîné. Ils ne resteront qu’une journée en Colombie grâce à un carnet migratoire qui s’achète à la sauvette. En fin de journée, ils repasseront la frontière chargés de provisions. «On va faire le plein de farine, de riz, de céréales, liste-t-elle. Ce sont des choses qu’on peut trouver au Venezuela, mais avec l’hyperinflation, c’est devenu inabordable.» De part et d’autre de la frontière, les bolivars s’échangent contre les pesos colombiens… à des taux pas franchement avantageux. Mais même en comptant le trajet en bus, Elizabeth estime qu’elle paie deux à trois fois moins cher ses courses en Colombie. Avec la réouverture, elle compte venir une fois par mois. «Tous mes voisins font ça désormais, et pourtant on n’habite pas à côté.»

Depuis son bureau qui donne sur le terminal, le maire de San Antonio, William Gomez, observe calmement le va-et-vient des autocars qui dure depuis l’aube. Ce chaviste convaincu soutient corps et âme Nicolás Maduro. Si le Venezuela est en crise c’est, selon lui, à cause de la «guerre économique» livrée par les Etats-Unis. «Ils tentent de nous déstabiliser en interdisant à toutes les grandes entreprises internationales de nous vendre quoi que ce soit, donc forcément, il y a des pénuries…» Vivant essentiellement de ses exportations de pétrole, le pays a toujours importé environ 80 % de ses médicaments et de sa nourriture. Mais aujourd’hui, même l’essence vient à manquer. Toutes les stations-service de la ville sont fermées. Devant chacune d’elles, des files d’attente se forment sur des kilomètres. Chaque véhicule est marqué d’un numéro à la peinture blanche, car lorsqu’arrivera enfin le camion-citerne, seuls quelques dizaines de chanceux en profiteront.

Entre deux voitures, José et ses amis ont installé un grand parasol et jouent tranquillement aux dominos. Ils attendent depuis cinq jours. «On s’occupe comme on peut, marmonne-t-il entre deux gorgées de café. Ici on prend le petit déjeuner, on déjeune, on dîne, on dort… Bref on passe notre vie à attendre de l’essence.» Pour éviter de faire la queue, un marché noir s’est mis en place. Officiellement, Remy est chauffeur de mototaxi, ce qui lui permet de faire le plein plus facilement. Désormais, il vit de la revente du précieux gazole. «Je donne un petit bakchich aux policiers et aux pompistes qui surveillent la distribution et ils me laissent me servir autant que je veux.» Il le revend ensuite discrètement dans son garage sombre rempli de bidons. L’équivalent d’une dizaine d’euros les 20 litres. Une petite fortune dans un pays où le salaire minimum mensuel est d’à peine 5 euros et où l’essence est censée être quasiment gratuite.

«C’est totalement absurde», s’indigne Jesus Baez, coordinateur du Frente Amplio, une organisation qui regroupe tous les mouvements d’opposition de l’Etat. Il rappelle que la chute de la production de pétrole et les pénuries étaient largement antérieures aux sanctions américaines. «Cette frontière, c’est le symbole de l’échec du gouvernement, renchérit l’opposant. Les flux de migrants ne cessent d’augmenter, et ils sont de plus en plus à ne pas revenir.»

Par la petite porte

Au moins 5 000 par jour selon les autorités colombiennes. Un chiffre fermement contesté par William Gomez. «C’est vrai qu’il y a eu un peu d’émigration, concède le premier édile. Mais ils sont tous revenus en voyant l’horreur que c’était de vivre à l’étranger. Aujourd’hui, ceux qui traversent reviennent le soir même.» Pourtant, aux abords du pont, on distingue bien les candidats au départ des autres : leurs valises sont pleines à craquer, ils ont le regard fuyant. Denis tente de les repérer. Il leur propose des billets de bus de l’autre côté pour le centre de la Colombie ou d’autres pays latino-américains. «L’émigration ? Ça augmente tous les jours, assène-t-il sur le ton de l’évidence. Ce qui change c’est qu’avant c’était des hommes seuls, maintenant ils partent par familles entières.»

A l’ombre d’un palmier, prêt à traverser le pont, Juan vient de faire tamponner son passeport. Il veut rallier l’Equateur avec sa femme, ses deux enfants et sa sœur. «Grâce à Dieu, nous allons pouvoir commencer une nouvelle vie loin de cet enfer.» Cela faisait des mois qu’il attendait ses papiers. Selon lui, le registre civil ne fonctionne plus et il a fallu donner quelques dollars à tous les fonctionnaires qui s’échangeaient son dossier. Alors qu’il décrit les turpitudes de l’administration vénézuélienne, un homme corpulent, grosses lunettes de soleil sur le nez, l’interrompt : «Ne parle pas mal de ton pays !» Avant de s’en aller en grommelant des injures. Juan rassemble ses affaires pour passer de l’autre côté en lâchant un dernier regard semblant vouloir dire «bon débarras».

Tous les Vénézuéliens candidats au départ n’ont pas la chance de sortir par la grande porte. Selon Denis, l’agent de voyage, la grande majorité n’arrive pas à obtenir un passeport : «Ceux-là passent par les trochas, les sentiers clandestins qui traversent la rivière.» Une zone infestée de groupes criminels qui se disputent la contrebande et le narcotrafic. Franky, un jeune passeur, tente de relativiser : «Oui c’est dangereux, mais les gens qui n’ont pas de papiers n’ont pas le choix.» Du haut de ses 16 ans, sa peau cramée par le soleil trahit des mois d’allers-retours sur les planches usées qui servent de pont de fortune. «Avant je faisais presque uniquement de la contrebande, maintenant je fais passer des gens. C’est plus rentable parce qu’ils sont vraiment nombreux.»De l’autre côté, les policiers colombiens sont censés avoir bloqué ces trochas depuis la réouverture de la frontière. Au bout des chemins, ils veillent toute la journée, le fusil en bandoulière et le chapeau vissé sur le crâne. L’un d’eux avoue tout de même que lorsqu’ils voient arriver une famille entière, difficile de dire à ses membres de rebrousser chemin. «Ce qui nous inquiète, c’est le début de la saison des pluies et les crues de la rivière, souffle-t-il. Mais même si on essaie de fermer hermétiquement, ils passeront toujours la nuit.»

Pharmacie

La plupart des Vénézuéliens qui choisissent cette option n’ont généralement plus grand-chose à perdre. Rosaly essore le pantalon trempé de son fils de 4 ans. Elle vient de sacrifier ses dernières économies pour traverser, et un long voyage l’attend : «On va aller jusqu’au Pérou à pied, avec l’aide de Dieu et de la Vierge.» En attendant, elle pourra profiter d’un plat chaud dans une cantine populaire qui sert 8 000 repas par jour aux Vénézuéliens de passage. «Ce n’est même plus suffisant, s’attriste le coordinateur Juan Carlos. Chaque jour on laisse des centaines de personnes devant la porte.» Cette zone qui jouxte le pont Simón-Bolívar côté colombien s’appelle «la Parada». C’est un capharnaüm d’étales où l’on trouve de tout, un immense marché à ciel ouvert où l’on peut payer en pesos, en dollars, même en euros, et parfois en bolivars.

«Je suis arrivé pendant la fermeture, et déjà il y avait du monde, détaille Alexander, un jeune Vénézuélien qui vend des légumes depuis quelques semaines. Mais en ce moment, on fait un chiffre d’enfer.» La plupart dépensent ici la quasi-totalité de leur maigre salaire mensuel. Mais il y a aussi des dépôts d’argent où de plus en plus de familles font la queue pour récupérer du liquide envoyé par leurs proches à l’étranger. «Au Venezuela, il n’y a plus de billets, et c’est très dur d’avoir des dollars», explique Rebecca, dont la mère vit à Bogotá. Elle vient aussi acheter des médicaments pour son grand-père mourant. «Nos clients achètent des dizaines de traitements pour tous leurs proches malades», raconte Maria, une pharmacienne qui vend des génériques bon marché.

Quand le soleil décline, ce bazar aux portes de la Colombie se vide. Chargés comme de mules, les clients du jour reprennent le pont dans le sens inverse. Les autres se préparent pour un nouveau périple. A San Antonio, les derniers bus s’en vont à la tombée du jour. Les retardataires doivent attendre le lendemain matin et passer une nuit dans les rues sombres de la ville. Car comme tous les soirs depuis trois mois, le courant a sauté. «On a douze heures de coupures par jour en ce moment», peste un commerçant. Comme tous les badauds allongés sur leurs sacs, il jalouse le ciel illuminé de la ville colombienne de Cúcuta. «Si ça continue on finira tous là-bas…» 

Benjamin Delille Envoyé spécial à San Antonio del Táchira

Sorgente: Venezuela : le pouvoir s’écharpe, le peuple s’échappe – Libération

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