Une petite route cabossée et quelques résidences sur les flancs : le quartier Boyenval à Beaumont-sur-Oise, coincé à la lisière de la forêt, est un bout de ville plutôt paisible. Difficile d’imaginer la nuit d’émeute du mois de novembre où un bus et plusieurs véhicules ont été incendiés. «Ça me fait mal qu’on stigmatise Boyenval comme une cité chaude alors que c’est complètement faux, réagit Pauline, 25 ans, qui habite ici depuis un an. J’ai été placée dans un logement de ce quartier, je n’ai pas choisi d’y habiter mais je suis très contente, poursuit la jeune femme. Il y a l’Oise juste en dessous, le cinéma pas loin et les courses pas chères.»

Posture. C’est à Boyenval, qu’a grandi Adama Traoré, jeune homme mort le 19 juillet dernier, quelques minutes après son interpellation par les gendarmes. Un endroit aujourd’hui pris dans un étau sécuritaire et qui est fracturé par les tensions opposant la famille Traoré à la mairie. Dans la nuit du 23 novembre, le quartier s’est enflammé. Un bus est incendié. «On a dû prendre l’initiative de l’éteindre nous-mêmes avec des seaux d’eau, raconte Samba, un des frères d’Adama Traoré. Ça n’aurait jamais dû se passer comme ça.» Les habitants des immeubles alentours ont beau multiplier les appels téléphoniques, les pompiers n’interviennent pas. Le lendemain, Samba décide de mettre en place une «médiation» dans le quartier encore choqué par les grandes flammes qui menaçaient de s’attaquer aux habitations. «On parle avec les gens, c’est convivial. Il faut que ça reste un quartier tranquille», poursuit-il.

A la cité de Boyenval, le 8 décembre. Photo Martin Colombet. Hans Lucas pour Libération

Depuis plusieurs semaines, les rapports sont devenus explosifs entre la famille Traoré et la mairie de Beaumont-sur-Oise. Mi-novembre, la maire UDI Nathalie Groux annonce son intention de porter plainte en diffamation contre Assa Traoré, la sœur d’Adama, pour des propos tenus en septembre sur Canal +. «La maire de Beaumont-sur-Oise a choisi son camp, elle se met du côté des gendarmes, c’est-à-dire du côté des violences policières», avait réagi Assa Traoré. Celle qui est devenue la porte-parole de la famille reproche à Nathalie Groux son attitude vis-à-vis de leur combat. Depuis juillet, cette dernière s’oppose à la tenue des événements en hommage à Adama Traoré. Elle se justifie : «Ma priorité, c’est d’assurer la tranquillité publique, les habitants en ont ras-le-bol des émeutes.»

Il n’y a pourtant eu aucun problème lors des événements organisés par les Traoré. Cette fermeté ne passe pas et le conflit s’installe. «Quand j’ai envisagé cette plainte, mon intention première était de dire stop aux pressions. Lorsqu’on dit que je suis pour les violences policières ou que je suis raciste, on me met une cible dans le dos. Je voulais me protéger et faire cesser cette escalade», se défend l’élue.

En novembre, lors du conseil municipal où la maire voulait soumettre au vote la prise en charge de ses frais de justice pour sa plainte contre Assa Traoré, une partie de la famille de cette dernière est refusée à l’entrée. «Faute de place», prétend la mairie. A l’extérieur, les soutiens protestent. La police municipale utilise du gaz lacrymogène pour disperser la foule. Quelques jours plus tard, Bagui et Youssouf Traoré, deux frères d’Adama sont interpellés. La justice les poursuit pour «outrages» et «violences» à l’encontre d’agents dépositaires de l’autorité publique. Après deux jours de garde à vue, ils sont placés en détention provisoire. Ils seront jugés ce mercredi à Pontoise. Selon Yassine Bouzrou, leur avocat, le dossier est pratiquement vide. La policière municipale qui porte plainte a eu un jour d’ITT, causé en partie par le gaz lacrymogène qu’elle a utilisé.

Le 8 Décembre à Beaumont-sur-oise, se tenait un conseil municipale pour notamment voter la prise en charge des frais de justice de la Maire qui a porté plainte pour des menaces de mort et des insultes, suite à la mort d’Amada Traoré lors de son interpélation par la gendarmerie. A la suite du conseil, Assa, la soeur d'Amada a pris la parole devant les média réuinis. Assa Traoré, la sœur d’Adama, au cœur d’une manifestation organisée contre la municipalité de Beaumont-sur-Oise (Val-d’Oise), dans la soirée du 8 décembre. Photo Martin Colombet. Hans Lucas pour Libération

«Contrôles». Depuis, le quartier Boyenval est quadrillé par la gendarmerie. Les forces de l’ordre sont présentes à plusieurs entrées et font des patrouilles en voiture à intervalles très réguliers sur l’unique route. Selon Mohamed, un ami proche d’Adama Traoré, les relations avec la gendarmerie ne sont pas bonnes : «On se fait souvent contrôler et c’est toujours le même tutoiement et de l’agressivité. Ils nous disent “retire ta casquette”, “ retire les mains de tes poches”. D’ailleurs je n’ose plus me poser en bas de chez moi, je ne supporte plus ces contrôles.»

A cette situation tendue s’ajoute une enquête sur la mort d’Adama Traoré qui n’avance pas. Dans les instants qui suivent la mort du jeune homme, le procureur de la République de Pontoise en poste à l’époque, Yves Jannier, va tout faire dans sa communication pour mettre hors de cause les gendarmes. Selon lui, Adama Traoré souffrait d’une «infection très grave touchant plusieurs organes». Il évoquera ensuite une «pathologie cardiaque» pour expliquer son décès. Ses déclarations seront contredites par les éléments de l’enquête. Les deux autopsies indiquent notamment que l’une des causes de la mort est un «syndrome asphyxique». A ce jour, les résultats définitifs de plusieurs examens médicaux ne sont toujours pas connus et l’affaire a été «dépaysée» à Paris sur demande de la famille.

Ismaël Halissat