Le bruit de la porte d’entrée alerte la boulangère. Celle qui, il y a quelques secondes, s’affairait à l’arrière de la boutique se précipite à la caisse. En cette matinée de grève interprofessionnelle, peu de clients se pressent dans les commerces près de la gare de Lyon. «Le froid sans doute», commente la commerçante avant de se rappeler l’actualité : «Ceux qui sont en grève doivent se préparer pour la manifestation, ils passeront peut-être prendre des sandwichs, les autres sont soit au travail soit chez eux à profiter du repos forcé ou à travailler à distance.» Les quais du métro, presque déserts, de la ligne 1, l’une des seules à fonctionner, lui donnent raison. Un message audio enregistré résonne dans les haut-parleurs, le même que ces derniers jours : la RATP présente ses excuses «à tous les voyageurs» pour les perturbations engendrées par un mouvement de «grève interprofessionnelle nationale».

Ces conséquences, les Parisiens semblent les avoir anticipées. Vélos et trottinettes sont plus nombreux qu’à l’accoutumée. A l’abri des coups de klaxon des conducteurs énervés et de la température hivernale, sur les sièges jaune vif de la RATP, une personne sans domicile fixe dort. A ses pieds, sur son panneau en carton, un message fait sourire ceux qui lui prêtent de l’attention : «Tous les jours en grève, je ne travaille pas, un peu d’aide SVP.» Réveillé par le grincement du métro et le claquement des portes, il ira se rendormir ailleurs, «toujours au chaud». Sur sa route, un quadragénaire, attaché-case en main, au pas pressé, l’évite de peu. Dans un soupir, il rate le métro à quai. Oreillettes branchées à son téléphone, il attendra trois minutes avant de prendre le suivant, direction La Défense. L’homme en costume peut s’asseoir. La voiture est presque vide, c’est l’un des avantages de la grève.

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Il est 10h45, la monotonie du métro se brise. De l’autre côté de la rame, des sifflets et des cris retentissent. Des syndicalistes de la RATP envahissent les quais. Les agents en bleu chargés d’informer et d’orienter les voyageurs, non grévistes, sont pris à partie. Le ton monte. «Vendus, on fait grève pour vous, on perd notre salaire pour vos droits et vous, vous cassez notre grève, votre lutte !» s’exclame un jeune conducteur de métro. A ses côtés, une syndicaliste plus âgée s’énerve : «Rejoignez-nous ! Débrayez, il est encore temps ! Arrêtez le boulot, ne soyez pas des traîtres.» Les minutes s’égrènent. Les débats s’apaisent. Pour les grévistes, il est temps de rejoindre la gare de l’Est, point de départ de la manifestation parisienne, sous les slogans anticapitalistes.

«Prise d’otage», «entraves», «cheminots flemmards»

A quelques mètres au-dessus, le calme de la gare contraste avec l’agitation du sous-sol. Dans le hall, un air classique, joué par une touriste au piano, aide les rares usagers à prendre leur mal en patience. Face au panneau d’affichage des trains, une dame s’énerve au téléphone en traînant sa lourde valise. L’homme qui l’accompagne lui demande de se faire plus discrète. «Prise d’otage», «entraves», «cheminots flemmards», «corporatistes» : les mots sont lâchés. Inaudibles, ils ne perturberont pas le groupe de quatre personnes qui discutent, gilet rouge sur le dos. Mobilisés plus que d’ordinaire, le nombre d’agents de l’assistance SNCF tranche avec le peu de voyageurs présents.

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En dehors de la gare, ce manque de voyageurs agace. Les taxis, lumière verte sur le toit, s’entassent sur le parking qui leur est dédié. Un chauffeur, cheveux grisonnants, grille une énième cigarette. Il n’a fait que «deux courses» depuis qu’il est levé. Lui ne «peut pas faire grève» même s’il comprend les revendications des mécontents : «Il faut du courage, c’est trop dur à tenir financièrement comme situation.» Alors Christophe attend un passager, l’autoradio allumé sur une grande station nationale, touchée par la grève, pour suivre «le déroulé de la journée». Des policiers en uniforme traversent à pied devant son véhicule. Simple patrouille. Inquiet, il frissonne : son fils étudiant en sciences politiques va faire la manifestation parisienne qui s’annonce «riche en répression». Christophe soupire : «Ce jeudi va être très long, en plus il caille.»

Nicolas Mayart