Ils seront sept prévenus devant le juge, ce jeudi matin à Gap. Pour les soutenir, des milliers de manifestants sont attendus devant le tribunal au petit matin. Les «sept de Briançon», quatre Français, deux Suisses et une Italienne âgés de 22 à 51 ans, sont accusés d’«aide à l’entrée d’étrangers en situation irrégulière sur le territoire national» en «bande organisée». Ils encourent des peines de dix ans de prison et 750 000 euros d’amende. La justice les poursuit pour leur participation à une marche de solidarité avec les migrants, le dimanche 22 avril entre l’Italie et la France, à travers le col frontière enneigé de Montgenèvre, au-dessus de Briançon (Hautes-Alpes). Cette manifestation était une réponse spontanée à l’opération de communication organisée depuis la veille par le groupuscule d’extrême droite Génération identitaire, sur le col voisin de l’Echelle. Une centaine d’identitaires entendait bloquer la frontière et refouler les migrants tentant de passer. Ils avaient soigneusement médiatisé leur action.

Ulcérés par ce happening radical et raciste, 150 manifestantsétaient partis de Clavière, dernier village italien, et avaient contourné ensemble le poste frontière de Montgenèvre, puis un petit barrage de gendarmerie. Selon le paquet de Gap, une vingtaine de migrants s’étaient joints à la manifestation et avaient ainsi passé la frontière avant de rallier Briançon en fin de journée, à l’issue d’une longue marche collective. Le soir même, plusieurs manifestants avaient été interpellés à Briançon. Trois d’entre eux, les Suisses Bastien et Théo et l’Italienne Eleonora, avaient fait neufs jours de détention provisoire, avant que leurs avocats n’obtiennent leur remise en liberté, jusqu’à leur procès. Quelques mois plus tard, quatre Briançonnais, tous actifs dans des structures locales d’aide aux migrants, comme Tous migrants ou Chez Marcel, avaient à leur tour été placés en garde à vue avant d’être convoqués au tribunal le 8 novembre.

Perdition

Benoît Ducos, l’un d’entre eux, menuisier de 49 ans, se présentera devant la justice «l’esprit tranquille» : «Face à la militarisation de la frontière et la présence des identitaires, nous avons juste fait notre devoir : aider des gens qui risquaient leur vie dans la neige.» Il fait partie des montagnards qui depuis plus de deux ans sauvent des vies en secourant les migrants en perdition sur les sentiers frontaliers d’altitude. Pour lui, comme pour Tous migrants dont il est membre, «l’enjeu de ce procès, c’est l’hiver qui arrive et la situation catastrophique des exilés, clairement mis en danger par les pratiques des forces de l’ordre». Alors que la neige est attendue incessamment sur les cols, le flux de migrants ralentit sans tarir. Cette année, au 30 septembre, 4 082 personnes étaient déjà passées par le Refuge solidaire de Briançon, structure associative tenue à bout de bras par des bénévoles.

Ces migrants, venus d’Afrique, d’Europe de l’Est et d’Asie, sont en majorité des hommes jeunes, mais on compte de plus en plus de mineurs et de femmes. Ils arrivent souvent dans un état déplorable à Briançon : entre janvier et septembre, 497 d’entre eux ont été envoyés à l’hôpital. Le passage par la montagne est périlleux. L’hiver dernier, trois migrants y sont morts. Parmi ces décès : Blessing Mathew, une jeune Nigériane. Sa mort a fait l’objet d’une collecte de témoignages, coordonnée par Tous migrants. La jeune femme, épuisée et blessée après son passage de la frontière, s’est noyée en pleine nuit dans la Durance, côté français, après une course-poursuite engagée par la police. Le 25 septembre, sa sœur a porté plainte «contre X pouvant être les représentants de l’autorité publique» pour «mise en danger délibérée de la vie d’autrui et homicide involontaire», dénonçant un «guet-apens dans un environnement hostile et dangereux» sur des personnes «rendues vulnérables par leur parcours».

«Hypocrisie»

Lors d’une mission d’observation sur la frontière briançonnaise en octobre, Amnesty, la Cimade, Médecins du monde, Médecins sans frontières, le Secours catholique et l’Anafé ont relevé des «pratiques illégales et dégradantes» de la part des forces de l’ordre : «Refoulements de personnes exilées dont des mineurs, contrôles discriminatoires, propos menaçants et insultants, entraves à l’enregistrement de demande d’asile». Onze référés liberté ont pu être déposés, dont huit pour des mineurs isolés refoulés. «Dans un Etat de droit, l’inhumanité et l’hypocrisie de ces atteintes sont intolérables», affirme le collectif.

Lancée depuis, la pétition «Liberté et relaxe pour les 7 de Briançon», portée par plusieurs associations, a déjà réuni 45 000 signataires. Elle réclame «la fin de l’acharnement des forces de l’ordre et de toutes les poursuites judiciaires contre les personnes qui viennent en aide aux personnes migrantes», mais aussi «l’arrêt immédiat des violences policières dont sont victimes les personnes exilées à la frontière et le respect de leurs droits». Le procès des sept de Briançon prend dans ce contexte une tout autre dimension.

François Carrel envoyé spécial à Gap (Hautes-Alpes)