Incroyable : ce mot définit à merveille la semaine de Jean-Luc Mélenchon. Il s’est retrouvé au centre de l’actualité, des regards, des polémiques, après un réveil forcé : mardi matin, une quinzaine de personnes, membres ou proches de la galaxie insoumise, ont été perquisitionnées dans le cadre de deux enquêtes préliminaires ouvertes par le parquet de Paris. La première concerne de présumés emplois fictifs d’assistants parlementaires européens. La seconde porte sur les comptes de campagne pendant la présidentielle. L’ancien candidat à la présidentielle – persuadé que c’est un coup organisé par le pouvoir pour l’affaiblir lui et son mouvement -, réfute les accusations, contre attaque et prévient : «On ne baissera pas les yeux.»

Mardi, 10h45 : «Enfoncez la porte, camarades !»

Jean-Luc Mélenchon marche à grands pas sur la rue de Dunkerque (Paris Xe). Le regard sombre. La tête des mauvais jours. Il s’arrête un tout petit instant devant le numéro 43, l’immeuble où se situe le siège de La France insoumise (LFI). Le député guette ses troupes. Avec un grand geste de la main, il lâche : «On y va ! Personne ne pourra m’empêcher de rentrer chez moi !» Il grimpe les escaliers, sa bande l’entoure. Au premier étage, deux policiers en civil sont postés devant la porte. Ils font barrage, le ton monte. On suit les aventures de Jean-Luc Mélenchon depuis bientôt quatre ans : jamais on ne l’avait vu dans cet état. Aucune mise en scène, de la colère dans le regard et dans les mots. «Enfoncez la porte, camarades !», dit-il à plusieurs reprises.

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Après un moment sur le palier, face à la police, et une phrase déjà culte («La République c’est moi !»), une porte s’ouvre. Il s’engouffre avec les siens. Du bruit, des bousculades. Le député bouscule le procureur, un policier. Il est en sueur. La colère ne tombe pas. La police met un terme à la perquisition avant l’heure. Jean-Luc Mélenchon est épuisé. Bastien Lachaud, député de Seine-Saint-Denis, et Manuel Bompard, figure du mouvement, l’aide à quitter le QG. Il s’appuie physiquement sur eux. Une matinée intense pour le tribun. Sa journée n’est pas terminée : il file au Palais Bourbon.

Dans l’hémicycle, il pose une question au gouvernement et à la majorité. «Collègues, êtes-vous devenus déraisonnables ? Vous sentez-vous solidaires de procédés pareils ? Ce n’est plus de la justice, ce n’est plus de la police», dit-il, micro coupé, ses deux minutes de temps de parole écoulées. «Il n’y a aucune instruction individuelle donnée au procureur. Les décisions du procureur, celle-ci en l’occurrence, ont été soumises au contrôle d’un juge de la liberté et de la détention, qui est un magistrat du siège, parfaitement indépendant», répond le Premier ministre. Le remaniement, tant attendu, passe au second plan. La France insoumise occupe les esprits, les ondes et les chaînes d’infos. Les vidéos de la perquisition tournent à grande vitesse. La machine est lancée.

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A la tombée de la nuit, les différentes têtes de La France insoumise se retrouvent. La tension tombe d’un cran. Ils font le point sur la situation. Jean-Luc Mélenchon prend des nouvelles de tous ceux qui ont été réveillés, comme lui, par la police à l’aube. Son téléphone sonne sans arrêt. Des proches prennent de ses nouvelles. Certains s’inquiètent. L’un d’entre eux nous confie : «J’ai eu peur pour lui, vraiment. Il n’est plus tout jeune, il a couru toute la journée avec la rage. Il n’a pas supporté que la police fouille dans sa vie privée, ni celle de ses jeunes collaborateurs. Il estime qu’une personne honnête comme lui ne mérite pas ça. Il vit toute cette histoire comme une injustice, ou violation de son intimité.»

Perquisition au siège de la France Insoumise à Paris. Devant le 43 rue de Dunkerque juste après la perquisition.  
COMMANDE N° 2018-1353Mardi, après la perquisition de la France insoumise. Photo Stéphane Lagoutte. Myop

Mercredi : «Et alors ? Qu’esseuh-que ça veut direuh ?»

Le parquet de Paris ouvre une enquête pour «menaces ou actes d’intimidation contre l’autorité judiciaire» et «violences sur personnes dépositaires de l’autorité publique». La France insoumise répond du tac au tac. Manuel Bompard, l’un des dirigeants, tapote sur les réseaux sociaux : «Suite à la perquisition du siège de La France insoumise, nous déposons plaintes pour violences. Quatre personnes présentes sur les lieux ont fait constater des coups et blessures par un médecin.» Il reproche à la police d’avoir quitté les lieux «sans présenter ni faire signer de PV». Une affaire dans l’affaire.

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Un peu plus tard, dans l’après-midi, le leader du mouvement passe une tête à l’Assemblée Nationale. Il s’arrête un instant face à la presse, une question d’une journaliste tombe : «Il y a quelques mois, vous pointiez les déboires judiciaires de Fillon et de Le Pen sur la 3, et vous disiez que c’était une décadence de la République, hein…». Il coupe. Il fait allusion à l’accent du sud de la journaliste : «Et alors ? Qu’esseuh-que ça veut direuh ?… C’est quoi votre question Madame ? Je ne comprends pas ce que vous voulez dire !» Il tourne les talons : «Non Madame, vous ne savez pas de quoi vous parlez. Vous dites n’importe quoi. Quelqu’un a-t-il une question formulée en Français ? Et à peu près compréhensible? Parce que moi votre niveau me dépasse, je ne vous comprends pas». Une nouvelle pièce dans la machine à polémique : réseaux sociaux, chaînes d’infos, radios… tout le monde en parle.

Jeudi. Un proche : «Je comprends mieux la situation de Fillon»

Deux jours après la perquisition à son domicile et au siège de son mouvement, Jean-Luc Mélenchon arrive à Nanterre : les policiers de l’Office central de la lutte contre la corruption l’attendent. Il passe plus de cinq heures en audition libre. Plusieurs de ses proches ont également été entendus. Le député a une nouvelle fois clamé son innocence, pointé une justice à «deux vitesses», dénoncé une «affaire politique», un «coup» du «pouvoir» pour déstabiliser l’opposition, des perquisitions «disproportionnés». Il devrait répéter ces mots dans les prochains jours, semaines ou mois : les deux enquêtes risquent de durer.

Les affaires judiciaires : une mauvaise nouvelle à quelques mois des élections européennes qui auront lieu en mai 2019. Depuis la diffusion des vidéos, des questions se posent sur l’avenir politique de Jean-Luc Mélenchon. Est-il allé trop loin ? A-t-il (toujours) une stature présidentielle ? Des questions qui nous mènent en 2022. Un de ses proches : «Si demain l’enquête fait pschitt, que diront la presse et nos opposants politiques ?» On a le temps de voir venir. Pour beaucoup d’insoumis, le souci est ailleurs. «La France insoumise n’a pas envie de vivre l’élection européenne au milieu des affaires. Je comprends mieux la situation de Fillon lors de la présidentielle, ça ne devait pas être facile…», analyse un député. François Fillon : la comparaison est lâchée. Tout au long de la dernière campagne présidentielle, le candidat de droite était noyé sous les questions de la presse et les convocations judiciaires. Le même député : «Il a été assailli durant la présidentielle et depuis plus rien, vous trouvez ça normal ?». Une figure à gauche s’étonne de la comparaison : «C’est fou de parler de Fillon, ce n’est pas le bon exemple, pas une bonne stratégie de défense parce que lui, il était coupable…»

[Le lendemain, on apprendrait que l’enquête sur les emplois présumés fictifs de l’épouse et des enfants de l’ex-candidat de droite était bouclée. Et que Marc Ladreit de Lacharrière, propriétaire de la Revue des deux mondes soupçonné d’avoir accordé un emploi fictif à Pénélope Fillon avait accepté d’entamer une procédure de «plaider-coupable», ndlr]

Vendredi, 15h45 : «Je ne suis pas une machine, je suis un homme»

Retour sur la scène du crime. On s’installe dans le QG de La France insoumise. La presse est en nombre pour la conférence de presse du député. Il déboule derrière son pupitre. Adrien Quatennens l’accompagne. Il se pose derrière lui, les bras croisés. Jean-Luc Mélenchon ne laisse pas de place au vide, ni aux questions. Il dénonce «d’odieuses violences psychologiques», «une offensive politique organisée par la Macronie», il demande l’annulation des perquisitions et la restitution des biens et des fichiers emportés par la police. Face à la presse, il ne cache pas sa colère : «je ne vous aime pas», dit-il en regardant les grattes papiers. Il souhaite «faire baisser le niveau de violence qui règne dans cette affaire, mais nous ne céderons pas», prévient-il.

Paris, 19 octobre 2018. Siège de La France insoumise. Suite aux perquisitions ayant touché le mouvement, conférence de presse de Jean-Luc Mélenchon et Adrien Quatennens. COMMANDE N° 2018-1381Au siège de la France insoumise, vendredi. Photo Marc Chaumeil pour Libération.

Le tribun ne baisse pas le ton. La colère est moins forte que mardi mais présente. Il évoque à plusieurs reprises Sophia Chikirou, une personne «compétente et brillante» qui se trouve prise dans la tourmente, les plus jeunes, ceux qui travaillent pour lui et qui ont eu le droit à une visite de la police. Une épreuve «éprouvante et humiliante». Répète à plusieurs reprises qu’il ne baissera ni les bras, ni les yeux, que lui et les insoumis sont prêts au combat politique et judiciaire. Puis, il enfile le costume du chef, la voix fragile et les yeux rougis par la tristesse, la hargne : «Oui, je m’emporte, oui je bouge les mains quand je parle et mon émotion se lit sur mon visage. Je ne suis pas une machine, je suis un homme.» Il ajoute : «C’est moi le chef, c’est moi qui donne les ordres, c’est moi qui indique la stratégie, si il y a des questions, c’est à moi qu’il faut les poser ! » On est à deux doigts du fameux «qu’ils viennent me chercher» d’Emmanuel Macron durant la tempête Benalla.

Durant la conférence de presse, il ne laisse aucune place au répit, le tribun revient sur la polémique de l’accent de la journaliste au Palais Bourbon: «J’en profite pour dire à quel point je suis désolé de cette histoire avec je ne sais quelle journaliste, je croyais qu’elle se moquait de moi en prenant un accent marseillais alors que je suis élu de Marseille. Je lui ai répondu en imitant l’accent, mais j’ignorais qu’elle l’était elle-même et que c’était son accent, » affirme-t-il, à propos de cette journaliste à l’accent…toulousain.  Il règle tous ses comptes de la semaine. Il pensait que la semaine s’arrêterait là. Qu’il soufflerait le week-end. Pas vraiment. Dans la soirée, le site Mediapart a révélé les «premières découvertes» du dossier judiciaire, notamment la «surprise» des policiers, matin à l’aube durant la perquisition chez Mélenchon, lorsqu’ils croisent Sophia Chikirou. Elle se trouvait chez lui.

Dans la foulée, sur Facebook, le chef des insoumis a rappelé qu’il était célibataire «à l’état civil et aux impôts. Et jusqu’à cet article je me croyais seul auteur de ma vie privée». Il poursuit: «Bravo Mediapart ! Quelle enquête, quelle investigation ! Mais quel rapport avec le dossier ? Plenel, quel naufrage du trotskisme à ce niveau de caniveau après avoir dirigé le Monde. Je laisse les gens vous dire ce qu’ils en pensent. A ce niveau d’agression et d’ignominie, il n’y a plus besoin d’argumentation.» Au fil des mots, et de la colère, il admet que «la semaine a été dure et longue». Une fatigue qu’il ne pouvait pas cacher. Vendredi, lorsqu’il est arrivé à la conférence de presse, c’est la première chose qu’on a lue sur son visage.

Rachid Laïreche