C’est une simple lettre, mais à la portée forte : un «H», venu allonger en décembre 2016 l’acronyme de la Dilcra (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme). Désormais donc, l’organisme gouvernemental est également chargé de lutter contre la haine anti-LGBT. Dans la foulée de cet élargissement de ses prérogatives, la Dilcrah avait annoncé la mise en place d’un plan de mobilisation contre la haine et les discriminations anti-LGBT, prévu pour s’étaler sur trois ans, de 2017 à 2019, et pourvu d’un budget d’1,5 million d’euros par an. En toile de fond, cinq axes principaux : viser une République exemplaire, sanctionner et protéger les victimes, éduquer contre les discriminations et poursuivre le combat à l’international. Quelle efficacité ? Comment avancer vers davantage d’égalité ? Ce mardi, Frédéric Potier, préfet à la tête de la Dilcrah, dresse un bilan à la mi-parcours des actions engagées et des luttes (nombreuses) qui restent à mener pour combattre l’homophobie, la lesbophobie, et la transphobie.

Frédéric Potier, le 20 décembre à Paris.

(Photo Denis Allard. Réa pour Libération)

Quel regard portez-vous sur les actions engagées par la Dilcrah ces dix-huit derniers mois en matière de lutte contre les LGBTphobies ?

D’abord, il me semble important de souligner que dans ce domaine, il n’y a pas de triomphalisme à avoir, car l’homophobie et la transphobie demeurent très ancrées dans notre pays. En témoignent les agressions qui surviennent régulièrement : rien que ce week-end à Paris, deux hommes ont été violemment pris à partie pour un simple baiser… Il faut donc se garder de tout cri de victoire, mais on peut toutefois se féliciter de la mise en place d’une politique publique de lutte contre cette haine, ainsi que du succès des appels à projets. Désormais, dans chaque département, les préfets ont nommé des correspondants chargés de piloter des actions locales. En 2018, 212 projets ont été lancés dans 82 départements. Il s’agit d’actions variées, qui vont d’interventions en milieu scolaire, à des conférences ou encore des formations et interventions auprès d’agents publics. Globalement, nous croyons beaucoup au pouvoir de l’éducation, y compris auprès des adultes, car c’est elle qui permet de casser les préjugés et les stéréotypes.

Comment sont reçues ces interventions ?

J’ai été agréablement surpris de constater qu’elles sont bien accueillies partout, que ce soit auprès des scolaires ou des gendarmes, policiers ou magistrats… Cela reflète à mon sens une révolution des mentalités. Le simple fait que moi, jeune préfet, je puisse participer à la Marche des fiertés aurait été inimaginable il y a quelques années encore. L’Hexagone est donc moins homophobe qu’il y a 20 ou 30 ans. La tolérance à l’égard des violences et discriminations LGBTphobes devient moindre, et c’est ce qui explique sans doute que les témoignages de victimes sont davantage visibles. Elles n’hésitent plus à partager des photos de leurs visages tuméfiés sur les réseaux sociaux, à témoigner.

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Toutefois, est-ce que la résurgence dans le débat public de questions comme l’ouverture de la PMA à toutes les femmes ne risque pas de réveiller des formes de discours haineux, comme ça a été le cas lors des débats sur le mariage pour tous ?

Clairement, il faut s’attendre à une hausse des actes et paroles homophobes : c’est ce que l’on observe à chaque fois que des sujets liés aux problématiques LGBT deviennent plus visibles, notamment sur Internet. Nous surveillerons donc le calendrier parlementaire, et ferons le nécessaire, en lien avec les associations, pour repérer et signaler tout dérapage aux procureurs, ce qui peut aussi passer par la mise en place en notre sein d’une cellule dédiée. Par ailleurs, nous avons développé une habitude de travail assez forte avec les plateformes comme YouTube, ou encore Facebook et Twitter, permettant d’obtenir un retrait relativement rapide de tout contenu problématique.

Quels sont les grands chantiers que vous entendez porter dans les mois et années à venir ?

Nous travaillons à la création d’un centre d’archives LGBT à Paris, en lien avec la municipalité, car il est essentiel de sauvegarder la parole, la mémoire, l’histoire des populations LGBT, mais cela prendra sans doute encore un ou deux ans. Dans la même optique, nous souhaitons la mise en place d’un lieu de mémoire, très probablement à proximité des Champs-Elysées.

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Et en dehors de la capitale ? N’y a-t-il pas des territoires où il est urgent d’agir très concrètement, sur le terrain ? Par exemple en outre-mer, comme le démontrait un rapport sénatorial rendu en juin selon lequel 69,4 % des hommes et 59 % des femmes vivant aux Antilles et en Guyane ont une opinion négative de l’homosexualité…

En outre-mer, le peu de plaintes déposées, le peu de données disponibles sur les LGBTphobies attestent d’un vaste tabou autour de ces questions. Les gens n’osent pas parler, et c’est pour cela que nous aimerions installer une ligne d’écoute en Guadeloupe et en Martinique. Mais il faut que cette action soit menée localement et prenne en compte la question de la langue en étant accessible en créole. Certes, il y a urgence, mais pour devenir concrète et être efficace, notre action doit être la mieux ficelée possible.

En dehors des questions territoriales, la Dilcrah est-elle suffisamment impliquée sur les difficultés des populations trans ou intersexes ? Ne sont-elles pas un peu hors radar ?

Ces problématiques sont clairement dans notre viseur. Le meurtre de Vanesa Campos, prostituée trans assassinée au bois de Boulogne, ou encore les raids très violents menés récemment contre des populations trans dans le XVIIarrondissement de Paris par des autoproclamées «brigades anti-trav» montrent l’émergence de formes de transphobies extrêmement sévères, comme si le tabou se déplaçait sur les personnes trans… Idem pour les populations intersexes. C’est un sujet difficile, qui nécessite de trouver du répondant dans différents ministères, mais surtout de mieux connaître et mesurer les souffrances dont les intersexes sont victimes, pour mieux agir, et donc, de lancer des études sur le sujet.

Virginie Ballet