Franchement, qui irait soutenir des parlementaires LREM demandant l’arrêt d’un compte Twitter parodique ? Un pouvoir se fourvoie toujours à vouloir museler ses caricaturistes. En s’attaquant au compte «Journal de l’Elysée», Aurore Bergé et Amélie de Montchalin soulèvent néanmoins un cas autrement plus complexe, qui interroge les nouvelles frontières entre parodie et fake news. Les députées dénoncent «un compte prétendument parodique [qui] inonde Twitter» de fausses déclarations de membres de la majorité. En cause, ce tweet qui parodie la rapporteure du budget Amélie de Montchalin : «Il y a un âge, lorsqu’on devient un poids financier très important pour la société, où la question de la fin de vie anticipée doit être posée ; il faut en finir avec les tabous.»

Capture d’écran du compte Twitter «Journal de l’Elysée»

«Journal de l’Elysée» reprend tous les codes des tweets de médias, avec un nom qui en impose, une présentation soignée, la mention de la source et une photo de la députée sur le plateau de France Info. Si la parodie ne peut se lire dans l’habillage, elle doit éclater dans le contenu. Or ici, faute d’un effet comique ou d’exagération suffisants, rien ne permet de lever absolument l’ambiguïté. Une bonne majorité des internautes l’ont pris au premier degré et cette publication est devenue un missile anti-LREM sur les réseaux. Amélie de Montchalin peut démentir autant qu’elle veut, rien n’arrêtera la circulation du tweet.

Bien qu’il se présente dans sa bio comme un compte «très parodique», «Journal de l’Elysée» a posté plusieurs autres publications ambiguës, sur Alexandre Benalla, Christophe Castaner ou Benjamin Griveaux, où l’on se demande où est le pas de deux qui permet la parodie. Les politiques eux-mêmes se font piéger. Sur Twitter, Gérard Filoche, ex-membre du Conseil national du PS, a annoncé, outré, que le gouvernement préparait la fin de la Sécurité sociale, réagissant à des propos de Bruno Le Maire. Propos signés… «Journal de l’Elysée». Dans le même genre, Eric Coquerel, député de La France insoumise, a ironisé sur des propos de la ministre Elisabeth Borne. Sans voir qu’il ne s’agissait pas du compte de l’Express mais de sa piètre parodie, l’Espress.

On peut toujours blâmer Gérard Filoche et Eric Coquerel, considérer qu’ils ne sont que des «imbéciles», à l’image de tous ces internautes qui se font avoir quotidiennement. L’honnêteté voudrait plutôt qu’on s’interroge sur la responsabilité de ceux qui les ont délibérément piégés. Les créateurs de ces comptes n’ignorent pas la mécanique des réseaux sociaux. A la vitesse où défile Twitter, peu d’internautes prennent la peine de vérifier les contenus qu’ils partagent. Au contraire, ils tendent à fermer les yeux sur la provenance douteuse d’un contenu quand cela renforce leur détestation de tel ou tel politique. C’est ainsi que les parodies pas drôles du «Journal de l’Elysée» sont partagées à l’envi, et au premier degré, par tous les opposants à la macronie. Face à la polémique, le compte Twitter a fait l’effort louable de faire apparaître la mention «parodie» dans son nom public et de publier des tweets plus ouvertement humoristiques.

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Pour se défendre, le propriétaire (anonyme) du «Journal de l’Elysée» se défausse sur les membres de la majorité : «Je pars du réel que je pousse jusqu’à l’absurde. Si des gens prennent ces citations au premier degré, c’est aux membres de La République en marche de s’interroger. Comment des propos ouvertement parodiques peuvent-ils être confondus avec des éléments de langage d’un parti au pouvoir ?» Ce n’est pas parce que la réalité rattrape la parodie qu’il faut que la parodie colle à la réalité. Si le Figaro (et la presse dans son ensemble) semble chaque jour ressembler plus au Gorafi, le site parodique est toujours resté à sa place et n’a jamais cherché à créer la confusion, à tenter de faire passer en contrebande ses facéties pour de la réalité. C’est précisément pour cette raison que le Gorafi reste drôle.

Il est un autre site parodique célèbre qui ne fait plus beaucoup rire. Longtemps, Nordpresse était présenté comme «le Gorafi belge» grâce à un talent certain pour la parodie. Et puis le site belge s’est mis à poster des informations ambiguës, plus trompeuses que drôles, comme cet article qui annonce que suite à un vice de procédure, Salah Abdeslam est libre. Si l’on définit la fake news comme la recherche délibérée de tromperie avec une nouvelle qu’on sait fausse, les «Journal de l’Elysée», l’Espress et autres Nordpresse peuvent tomber dans cette catégorie. Il est difficile de réguler l’humour et de lui intimer d’être plus drôle. Sans aller jusqu’à la fermeture de ces comptes, comme le réclament les députés LREM, il n’est pas interdit de s’interroger sur le rôle de ces nouveaux parasites de l’information. Dans un espace médiatique déjà passablement pollué par les déclarations invraisemblables (mais vraies) des acteurs de la vie publique, a-t-on vraiment besoin d’en rajouter ?

Vincent Glad auteur du blog l’An 2000 sur liberation.fr