C’est une interview délirante. Et vingt-cinq minutes très embarrassantes, pénibles à regarder. Les deux hommes, que Londres accuse d’être des agents du renseignement militaire russe (GRU) et d’avoir empoisonné l’ex-espion Sergei Skripal et sa fille à Salisbury en mars, se font questionner par la rédactrice en chef de la chaîne de télévision proche du Kremlin RT, Margarita Simonyan. Mercredi, Vladimir Poutine assurait que Rouslan Bochirov et Alexandre Petrov (noms publiés par Londres, vraisemblablement faux) étaient de simples civils, et les appelait à sortir du bois pour parler à la presse. Voilà que jeudi, en bons petits soldats, et piètres acteurs, les deux hommes auraient eux-mêmes contacté la chaîne «pour demander de l’aide et de la protection». Et surtout pour jurer devant les caméras qu’ils ne sont évidemment pas des agents du GRU, mais de simples «touristes». Venus à Londres pour «s’éclater», ils voulaient absolument voir la fameuse cathédrale de Salisbury, «connue pour sa flèche de 123 mètres». Tellement qu’ils s’y sont pris à deux fois. Le premier jour, il y avait «trop de neige», ils ont donc décidé de revenir le lendemain, pour «savourer le charme gothique de la ville».


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La conversation est lunaire. Refusant de s’étendre sur les détails de leur vie privée et professionnelle, «pour ne pas mettre en danger nos clients et nos proches», ils ont réussi à expliquer, non sans mal – c’est Simonyan qui finit les phrases d’un texte qui a l’air très mal appris –, qu’ils font des affaires dans l’industrie du fitness. Les «touristes», tendus, parlent avec des intonations d’automates et donnent des réponses évasives. Comme des gens qui n’ont pas l’habitude de s’exprimer en public, encore moins devant une caméra. Ou alors comme les acteurs d’une formidable opération d’enfumage dont le but n’est pas très clair.

Pour le chroniqueur politique de la chaîne Dojd Oleg Kashine, cette vidéo, qui semble être une idée de Vladimir Poutine, est surtout une autodénonciation. Et de se désoler, dans son billet, qu’il ne se soit «trouvé personne pour dire que c’était une mauvaise idée, que rien de bon n’en sortirait, que tout le monde allait rire, tandis que les mensonges maladroits des deux hommes allaient avoir l’air d’un aveu officiel du crime qu’ils ont commis, eux et le gouvernement russe».

Veronika Dorman