Il aura fallu près de dix ans pour que l’affaire de Tarnac débouche sur un procès. Dix ans d’emballement médiatique, d’atermoiements politiques, d’errements policiers et d’acharnement judiciaire. Un fiasco sans précédent, devenu le symbole des ratés de l’antiterrorisme à la française. Huit prévenus comparaissent à partir de ce mardi devant la 14e chambre du tribunal correctionnel de Paris pour «dégradation d’un bien appartenant à autrui», «association de malfaiteurs», «refus de se soumettre à un prélèvement biologique» et «recel de documents administratifs volés». Exit, donc, la qualification terroriste à laquelle tenait tant le parquet, au point d’avoir fait appel de l’ordonnance des juges d’instruction, puis de s’être pourvu en cassation. En vain. Les membres du groupe de Tarnac, auteurs supposés du pamphlet l’Insurrection qui vient, comparaissent en correctionnelle et non devant une cour d’assises, seule habilitée à juger les crimes d’exception.

«Anarcho-autonome»

En avril 2008, c’est pourtant bien le patron de la Sous-Direction antiterroriste (Sdat) de la police judiciaire qui demande au parquet de Paris l’ouverture d’une enquête préliminaire sur «une structure clandestine anarcho-autonome entretenant des relations conspiratives avec des militants de la même idéologie implantés à l’étranger et projetant de commettre des actions violentes». Sept mois plus tard, le 11 novembre 2008, 150 policiers cagoulés font irruption dans le petit village de Tarnac, en Corrèze, qui devient en quelques heures l’emblème du gauchisme international.

Quelques jours plus tôt, cinq sabotages ont endommagé plusieurs lignes TGV dans l’Oise, dans l’Yonne et en Seine-et-Marne, laissant plusieurs milliers de voyageurs en rade sans toutefois provoquer de déraillement. Alors que les perquisitions sont toujours en cours, un premier communiqué est envoyé depuis la place Beauvau, évoquant un coup de filet dans «un groupe d’ultragauche de la mouvance anarcho-autonome». Piétinant le secret de l’instruction, la ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie, embraye peu après en dénonçant ces «gens» qui «ont voulu s’attaquer à la SNCF car c’est un symbole de l’Etat».

«Jus de crâne»

C’est le retour de l’ennemi invisible, dont le spectre fait brusquement ressurgir les vieux démons de l’extrême gauche radicale, en sommeil depuis la fin des années 80 et le démantèlement d’Action directe. L’affaire est lancée et tous les médias, dont Libération, se jettent goulûment dessus. Une aubaine pour la toute nouvelle Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, la future DGSI), qui a vu le jour six mois plus tôt et décèle dans cette nouvelle menace une occasion de légitimer sa création controversée.

Très vite, pourtant, l’instruction patine et des incohérences apparaissent. «Sur ce dossier, il y avait une grosse pression de la hiérarchie, raconte aujourd’hui à Libération un policier ayant participé aux filatures du groupe de Tarnac. Certains tauliers ont voulu se faire mousser en rajoutant sur la dangerosité supposée du groupe. Du jus de crâne. Ça permettait de faire vivre la boutique et d’avoir quelque chose à dire aux responsables politiques.»

Une décennie plus tard, l’affaire de Tarnac ressemble surtout à un cas d’école d’enquête bâclée. Ecoutes illégales, procès-verbaux tronqués, pressions sur des témoins… rarement une information judiciaire aura connu une telle succession d’impairs. A ce titre, le procès parisien devrait être autant celui du groupe de Tarnac que celui de l’antiterrorisme dévoyé.


Julien Coupat et Yildune Lévy Le duo au cœur de l’affaire

Julien Coupat dans «Envoyé spécial» jeudi et Yildune Lévy en janvier 2009.Julien Coupat dans Envoyé spécial jeudi et Yildune Lévy en janvier 2009. Capture d’écran France 2 – Photo J. Saget. AFP

Leurs idées comme leur romance passée suscitent depuis dix ans moult fantasmes. Yildune Lévy et Julien Coupat sont suspectés d’avoir participé au sabotage d’une ligne TGV à Dhuisy (Seine-et-Marne), dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008. A 5 heures du matin, le passage du premier train avait engendré un court-circuit, dû au télescopage entre la caténaire et un fer à béton, déposé sciemment quelques minutes plus tôt. Le 9 novembre, l’action avait été revendiquée par un groupuscule allemand, mais l’accusation est convaincue de la présence, cette nuit-là, non loin des voies, du couple Coupat-Lévy.

C’est le point le plus sulfureux de cette enquête tentaculaire : les policiers antiterroristes ont-ils fabriqué un faux PV de filature du véhicule utilisé par les deux activistes ? Dans le dossier, la synthèse de ce jeu du chat et de la souris figure à la cote D104. Or, le PV est bardé d’incohérences, comme si les policiers avaient recomposé a posteriori le trajet des suspects, via un site bien connu de cartographie. Au panthéon des erreurs commises : une départementale qui n’existe pas, des distances impossibles à parcourir à moins de rouler à 160 km/h, et des tunnels remplaçant des ponts. Pour la défense, il ne fait guère de doute qu’aucun policier ne suivait Yildune Lévy et Julien Coupat cette nuit-là, mais que le PV a servi à blanchir les données d’une balise placée discrètement sous leur véhicule. Accusés dans un premier temps d’appartenir à un groupe terroriste, Coupat et Lévy ne sont plus poursuivis que pour «association de malfaiteurs» et «dégradations en réunion de biens appartenant à autrui».

Selon les services spécialisés, Julien Coupat est bien le leader du groupe de Tarnac. Une position hégémonique qu’il est d’usage de nier dans les sphères anarcho-autonomes, où chacun est l’égal de son camarade. Toujours est-il qu’à 43 ans, Coupat est l’obsession des ministres de l’Intérieur successifs qui, non contents de l’imaginer en simple pamphlétaire, ont vu sa main derrière chaque mouvement radical, des manifestations anti-loi travail à Nuit debout. Une hyperattention politique qui l’agace autant qu’elle l’honore. Fils de cadre chez Sanofi, Julien Coupat est passé par l’Essec et l’EHESS avant de poser par intermittence ses valises dans la ferme de Tarnac.

Mark Kennedy, alias «Mark Stone» Le flic anglais infiltré

Mark Kennedy à Londres en 2011. Photo Philipp Ebeling

Lunettes noires de loustic hawaïen, coupe mulet, œil en biais : voici Mark Stone. Jeune quadra, l’homme a parcouru le monde durant sept ans, de zones à défendre (ZAD) en sommets anti-G20. Souvent, il a croisé la route d’Yildune Lévy et Julien Coupat – un «Mark» étant même griffonné dans les carnets de souvenirs de ce dernier. En réalité, Mark Stone n’était autre que Mark Kennedy, espion infiltré au service de la police de Sa majesté. Son employeur officiel s’appelle alors le National Public Order Intelligence Unit (NPOIU), un organisme britannique de lutte contre le terrorisme «intérieur».

C’est probablement sur la base des nombreux renseignements de Mark Kennedy qu’a été initiée, le 11 avril 2008, l’enquête préliminaire ciblant le groupe de Tarnac. De quoi susciter l’ire des avocats de la défense. Ainsi l’un d’eux, William Bourdon, s’insurgeait en 2012 «de la divulgation par Mark Kennedy d’informations inexactes sur le groupe de Tarnac, tombées dans l’oreille complaisante de la Direction centrale du renseignement intérieur [DCRI, future DGSI, ndlr]». L’avocat avait exigé que soient versés au dossier les «tuyaux» fournis au service secret français par l’espion britannique. En vain. L’ombre de Mark Kennedy plane également sur la surveillance étroite opérée à l’encontre du couple Coupat-Lévy aux Etats-Unis début 2008. On y apprend que les amoureux ont pris part «à une réunion d’anarchistes américains à New York» du 10 au 15 janvier, et disposent «de relations étroites avec des activistes européens […] notamment en Espagne, en Italie, en Allemagne, au Royaume-Uni».

Selon le Guardian, la couverture de Mark Kennedy a volé en éclats fin 2010. Un an plus tôt, l’espion participe à l’organisation de l’occupation d’une centrale à charbon à Ratcliffe-on-Soar, dans le centre de l’Angleterre. A l’issue de celle-ci, tous les participants sont interpellés… sauf lui. Une confrontation est alors organisée par les militants, obligeant Kennedy à se découvrir. Depuis, l’infiltré, entré dans la police en 1994, a raconté son histoire dans l’ouvrage Undercover : the True Story of Britain’s Secret Police. Il monnaye également ses rares interviews à prix d’or.

Benjamin Rosoux, la figure du Magasin général

Levallois-Perret, 21 juin 2015. Benjamin ROSOUX, l&squot;un des neuf mis en examen pour "association de malfaiteurs terroristes" dans l&squot;affaire dites de Tarnac. Pique-nique, rassemblement contre la loi sur le renseignement, devant l&squot;immeuble de la Direction Générale de la Sécurité Intérieure (DGSI).Benjamin Rosoux en 2015 à Levallois-Perret. Photo Marc Chaumeil

Début décembre 2008, Benjamin Rosoux s’était pointé à Libé. Présenté par les enquêteurs comme «le bras droit» de Julien Coupat, ce grand brun de 40 ans était venu raconter, tout sourire, ses années de militantisme chez les jeunes Verts. Surtout, il s’était épanché sur la gestion de l’épicerie de Tarnac, le fameux Magasin général, épié 24 heures sur 24 par des caméras installées dans les arbres… Rosoux en est toujours le cogérant, une activité qui représente «beaucoup de boulot» et qui n’a rien, selon lui, «d’un truc baba cool».

Diplômé de l’Institut d’études politiques de Rennes, Benjamin Rosoux a ensuite participé à une expérience collective à l’Ekluserie, un squat rennais. «C’était un lieu public désaffecté par la DDE depuis quinze ans et occupé depuis trois ans par un collectif à géométrie variable, avec des gens qui y habitaient, des concerts, des réunions. Ça servait à un comité de soutien aux sans-papiers, mais aussi pour des débats, des concerts, des bouffes. C’est sûr que cette expérience-là a joué un rôle dans ce qu’on a été faire à Tarnac»,confiait-il il y a dix ans.

En 2004, avec dix proches, il se met en quête d’un lieu à acquérir. Les militants rêvent de discussions enflammées, de lectures instructives, d’autogestion. Un an plus tard, après avoir sympathisé avec le maire de Tarnac, ils jettent leur dévolu sur la ferme du Goutailloux, située à quelques encablures du centre du village. Le groupe apprécie la région, qui fut «l’un des plus gros maquis de France».

Mais dès 2005, les services de renseignement sont aux aguets. Tracfin, la cellule antiblanchiment de Bercy, épluche le dossier d’acquisition. Aucune irrégularité n’est constatée. Trois ans plus tard, c’est dans ce même lieu, et devant des dizaines de caméras, qu’une partie du groupe de Tarnac sera interpellée. Passé le choc des premières semaines, et malgré la méfiance de certains agriculteurs qui voyaient d’un mauvais œil l’arrivée de ces «intellectuels», la vie a repris son cours paisiblement au Goutailloux. La procédure judiciaire a toutefois laissé des traces au sein du groupe, où inimitiés et séparations ont ponctué ces dernières années.

Emmanuel Fansten , Willy Le Devin