«Tout s’est bien passé. Ils m’ont demandé de leur raconter la soirée de samedi. Je leur ai expliqué en leur disant que si c’était à refaire, je le referai», indique Benoît Ducos, adhérent de l’association Tous Migrants et bénévole au Refuge solidaire, en sortant de l’entretien auquel il avait été convoqué par la police aux frontières ce mercredi matin. Devant le poste, situé à Montgenèvre (Hautes-Alpes), 130 Français et Italiens s’étaient rassemblés à l’appel de l’association humanitaire, pour le soutenir et dénoncer le traitement des exilés. «Protégeons les humains, pas les frontières», «France, pleure ! Ton humanité a foutu le camp», pouvait-on lire sur certaines pancartes. Ces manifestants réunis dans le calme dénonçaient «l’incident de trop».

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«Une détresse vitale»

Samedi, Benoît Ducos, ancien secouriste pisteur, effectue une veille de nuit avec un autre membre de l’association Refuge solidaire. «On a l’habitude de faire ces veilles depuis 2016. À l’époque, un jeune exilé a été amputé des deux pieds, gelés toute la nuit dans la neige du col de l’Echelle. On fait ces maraudes pour secourir et que ça ne se reproduise plus.» «Samedi soir, il y avait une tempête de neige», reprend-il. De leur voiture, les deux humanitaires aperçoivent un groupe de six migrants, qui viennent de passer la frontière. «Ils étaient au bord d’une petite route, pour éviter le contrôle de la police. Il y avait une famille : la mère, le père, et les deux enfants. Le père portait les enfants, et la mère était portée par deux personnes qui étaient venues les aider à franchir la frontière. Elle souffrait et ne pouvait plus marcher», explique Benoît Ducos.

Les deux maraudeurs leur offrent à boire et discutent avec le groupe. Ils apprennent qu’ils sont Nigérians. Mais surtout que la mère est enceinte de 8 mois et demi. «On a vu qu’ils allaient très mal. On ne s’est pas posé de question. Il fallait réagir, c’était des personnes en détresse vitale.» Les exilés embarquent dans la voiture. Direction l’hôpital de Briançon.

«Une situation hallucinante»

Sur la route, juste avant l’entrée de Briançon, vers 22 heures, un barrage de police les arrête. «Là, j’ai assisté à une scène hallucinante», s’indigne Benoît Ducos, joint au téléphone par Libération. «Les policiers, [conscients d’être face à des personnes sans papiers, ndlr] nous posaient énormément de questions. Ils se posaient énormément de questions aussi. Quoi faire ? Devaient-ils appeler le procureur ? La dame souffrait à l’arrière. Les enfants pleuraient. Quand j’ai insisté pour dire que cette femme devait être prise en charge d’urgence, la gendarme m’a rétorqué que j’étais un homme, et que je n’avais par conséquent aucune idée de l’urgence. Pourtant j’ai été secouriste.» Les pompiers finissent par prendre en charge la femme enceinte à 23h15, selon le militant. Elle est transportée à l’hôpital de Briançon.

Le maraudeur et les cinq exilés, eux, sont amenés au commissariat de Briançon. Benoît Ducos sera interrogé 15 minutes avant que la police ne lui remette une convocation pour ce mercredi. Les membres de la famille nigériane, eux, seront finalement escortés par la police jusqu’à l’hôpital, à la demande de l’établissement qui était sur le point de pratiquer une césarienne à la mère de famille. Le petit Daniel est enfin né. Lui et sa maman se trouvent toujours à l’hôpital. La famille et les deux accompagnants dorment actuellement à Gap, dans un centre d’hébergement d’urgence.

Communiqués sur Twitter

Tout est bien qui finit bien. Mais tout de même. Mardi, l’association Tous Migrants s’est indignée de l’attitude des policiers et a appelé à la mobilisation ce mercredi matin à 9 heures, devant le poste de police aux frontières de Montgenèvre où était interrogé Benoît Ducos.

L’ancienne ministre Cécile Duflot, la sénatrice Esther Benbassa, mais également les comptes Twitter de La France Insoumise à Bordeaux, ou de Génération.s, mouvement créé par Benoît Hamon, se sont manifestés sur le réseau social. Tous ont dénoncé la politique migratoire d’Emmanuel Macron.

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La préfecture des Hautes-Alpes, quant à elle, dément fermement tout mauvais comportement. Dans un communiqué de presse et un tweet en réponse à Cécile Duflot, la préfète affirme que «l’action de l’Etat a été irréprochable». Elle soutient que le véhicule a été contrôlé à 22h15, que les pompiers sont arrivés sur les lieux à 22h31, et que l’arrivée à l’hôpital de Briançon s’est faite à 22h43.

Geoffrey Gaye