Ils s’apprêtent à quitter Naples. Alessandro part au Portugal pour terminer ses études de psychologie et compte s’y installer définitivement. Marco, petites lunettes et boucle d’oreille, pense s’envoler pour Londres. Angela, cheveux courts et blouson de cuir, est de passage pour boire un pot avec ses amis piazza Bellini, dans le cœur historique de la ville, mais elle travaille déjà depuis plusieurs années à Tenerife. Ils ont entre 21 et 35 ans et n’envisagent leur futur que loin d’une ville qu’ils chérissent pourtant avec passion. «Naples est sublime mais je n’ai plus de perspectives d’avenir ici», tranche Angela. Comme elle, ce sont des dizaines de milliers d’Italiens méridionaux (100 000 selon les statistiques) qui émigrent chaque année, principalement à l’étranger.

Et il ne s’agit plus seulement, comme après-guerre, de travailleurs fournissant de la main-d’œuvre bon marché dans les usines du Nord. Ce sont ceux qui ont le plus de possibilités de trouver un emploi qui partent. «Dans les cinq dernières années, environ 200 000 diplômés de l’université ont émigré», déplore le recteur de la prestigieuse université napolitaine Federico-II, Gaetano Manfredi. «Au moins dix de mes camarades sont à l’étranger aujourd’hui, calcule Alessandro. Je pense en particulier à une amie qui était la meilleure étudiante de la faculté de lettres. Sa famille n’avait plus d’argent pour l’envoyer à l’université, alors elle est partie trouver un job en Angleterre.»

«Pression fiscale»

Car si la crise économique et financière de 2008 a frappé l’Italie en profondeur, elle a touché principalement les zones les plus fragiles, à savoir le Mezzogiorno. Et cela alors que dans la campagne électorale pour les législatives qui se tiendront dimanche, ce que l’on appelait autrefois «la question méridionale» et les politiques à mettre en œuvre pour réduire l’écart historique entre le nord et le sud du pays sont pratiquement absents du débat. Pourtant, cette partie de la Botte qui représente environ un tiers de la population vit une terrible mutation depuis quelques années. «Le sud du pays est en train de se vider, et le symbole, c’est Naples. Pour la première fois, la ville est passée sous le million d’habitants», constate Marco Demarco, ancien directeur du Corriere del Mezzogiorno. Et d’ajouter : «Au début, c’étaient les diplômés qui partaient et puis les étudiants ont, eux aussi, commencé à faire leurs valises. A présent, on voit des familles envoyer leurs enfants dans le Nord dès le lycée.»

Le vieillissement de la population est le pendant de cette émigration. En 2030, le sud de l’Italie sera ainsi la zone la plus âgée du pays. Déjà, dans les rues de Naples, les enfants sont plus rares qu’autrefois, de même que les adolescents déboulant à Vespa dans les quartiers populaires. «Le taux de natalité s’est écroulé, il est plus bas que dans le Nord et, faute de travail, la plupart des immigrés ne s’arrêtent pas dans le Sud», constate Adriano Giannola, président de Svimez, l’association pour le développement industriel du Mezzogiorno. «On va se trouver face à une population vieillissante qui devra être prise en charge. Le Mezzogiorno va être encore plus dépendant de la solidarité du Nord. C’est un problème énorme car les régions septentrionales acceptent de moins en moins la pression fiscale et les transferts vers le Sud. A terme, le système risque de ne pas tenir.»

L’écart entre les deux Italie n’a cessé de s’accroître depuis la crise. «C’est comme si nous sortions d’une guerre, juge l’ancien maire (de gauche) de Naples, Antonio Bassolino. La crise a accentué tant les inégalités sociales que territoriales.» Entre 2008 et 2014, le centre-nord de la péninsule a subi une chute du PIB de 7,2 %, près du double dans le Mezzogiorno. A présent, un Napolitain gagne en moyenne 14 000 euros par an, contre 37 000 pour un habitant de Bolzano (Haut-Adige). «Nous retrouvons les écarts de revenus des années 50», analyse Adriano Giannola. Le président de Svimez rappelle qu’en réalité, c’est depuis le début des années 90 que l’écart entre les deux pôles – qui se réduisait depuis l’après-guerre, notamment grâce à une politique d’industrialisation volontariste – a recommencé à se creuser : «En 1992, à la suite d’une première crise financière, le Trésor italien a coupé le robinet du crédit. Dans le Sud, 15 000 entreprises ont fait faillite, ainsi que le Banco di Napoli, qui était le grand établissement du Mezzogiorno. La crise de 2008 a été dramatique pour tout le pays, mais pour le Sud les coupes dans les investissements publics ont été catastrophiques.»

Avec de multiples répercussions sociales : «Dans le Mezzogiorno, le chômage touche environ 20 % de la population active et près d’un jeune sur deux», indique Walter Schiavella, représentant local du syndicat CGIL. Quatre millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. «Dans les banlieues de Naples, environ 20 % des enfants sèchent l’école», constate le recteur Gaetano Manfredi. Quant à l’espérance de vie d’un Napolitain, elle est de quatre ans inférieure à celle d’un Florentin. «Aujourd’hui, beaucoup de gens renoncent à se soigner», assure Cirio, venu en famille chez Oliva, l’une des pizzerias populaires du vieux quartier de la Sanità. Sa nièce Anna, vernis à ongles vert et bracelets dorés, ne travaille pas et n’étudie plus : «De toute façon, il n’y a pas de boulot.» «J’ai travaillé pendant trente-cinq ans dans une entreprise de signalisation et, maintenant, je touche 900 euros de retraite par mois, poursuit Cirio. Et c’est de plus en plus dur. On nous coupe les services. Malgré nos protestations, ils ont fermé le San Gennaro, l’hôpital du quartier, il y a un an et demi.»

«Baby Gangs»

La crise a été d’autant plus fatale pour la municipalité de Naples que celle-ci est endettée depuis des décennies. Le gouvernement a exigé des coupes radicales pour toutes les collectivités locales, avec de lourdes conséquences. Près de 75 % des communes du Mezzogiorno sont aujourd’hui au bord de la faillite ou déclarées en faillite.

Les caisses de la cité parthénopéenne ont, elles, été bloquées. «Mon budget a été divisé par six en dix ans», souligne Ivo Poggiani, le jeune maire (gauche radicale) du IIIe arrondissement de Naples qui englobe notamment les 30 000 habitants du quartier de la Sanità. «Nous sommes au bout du rouleau. Sans mesure exceptionnelle, nous ne pourrons pas sortir de l’impasse. Nous avons coupé partout, dans les dépenses pour l’entretien des rues, nous avons dû fermer des crèches, réduire l’aide aux handicapés…»

En sept ans, la mairie de Naples, qui était le plus gros employeur au Sud avec 15 000 salariés, a perdu 7 000 fonctionnaires. Le remplacement des départs est quasiment interdit. «L’âge moyen des employés est de 61 ans, 63 ans et demi pour le personnel chargé des égouts, détaille le maire. Entre conseillers municipaux de la troisième ville d’Italie, on se cotise pour acheter de l’encre pour les photocopieuses ou du papier hygiénique. Le seul élément positif, c’est que cette situation de crise a entraîné des initiatives associatives. Les gens s’entraident. Dans le quartier de la Sanità, par exemple, des médecins volontaires assurent des visites gratuites.»

Les jeunes de cette zone à haute densité camorriste se sont aussi organisés autour du prêtre-ouvrier Antonio Loffredo pour restaurer les catacombes de la majestueuse église San Gaudioso et participer ainsi au boom touristique de Naples, qui permet à la ville de respirer un peu. Quant à l’orchestre des jeunes de la Fondation San Gennaro, il arrache les adolescents à la délinquance dont témoignent les impacts de balles dans les vitrines des boutiques adjacentes. Depuis des mois, Naples est notamment victime de «baby gangs» qui terrorisent les passants. «C’est l’illustration qu’à Naples, il n’y a plus vraiment de pouvoirs. Plus personne ne commande, et pas seulement au niveau politique. Les baby gangs naissent du vide laissé par la Camorra, victime d’un énorme turn-over : environ dix à vingt nouveaux clans apparaissent chaque année», analyse le journaliste Marco Demarco, qui s’inquiète d’un renoncement plus général : «La situation est devenue si dramati que que certains regrettent la période des Bourbons, c’est-à-dire avant l’unité italienne, avec aussi l’idée que l’écart entre le Nord et le Sud ne sera plus jamais comblé et qu’il vaut donc mieux profiter de la vie au jour le jour.»

Déprédation

D’où la movida napolitaine bien réelle dans le centre historique. «L’actuel gouvernement a promis 1,5 milliard d’investissements dans le Sud. C’est essentiel, l’Italie ne peut pas redémarrer si l’une de ses deux jambes boite», note le syndicaliste Walter Schiavella, qui veut croire à la possibilité de relancer le Mezzogiorno. A Naples notamment, où Apple et Cisco ont récemment décidé d’implanter deux centres d’études. «Ils ont reconnu notre qualité de formation, mais l’étape suivante, c’est d’accueillir des unités productives pour ne pas laisser filer les talents», insiste le recteur Manfredi. «On constate une reprise économique dans le Mezzogiorno au cours des derniers mois, se félicite le président du patronat local, Ambrogio Prezioso. Mais il nous manque encore 200 000 emplois pour revenir au niveau d’avant la crise.»

Au rythme de croissance des deux dernières années, l’écart entre le Nord et Sud ne sera comblé qu’en 2143. Un horizon trop lointain pour nombre de méridionaux, notamment parmi les jeunes, qui pourraient, selon les derniers sondages, plébisciter dimanche le Mouvement Cinq Etoiles. «Il est clair que notre proposition de revenu de citoyenneté a plus d’attrait dans le Sud», admet le Napolitain Roberto Fico, l’une des figures de proue du parti, qui explique le retard du Mezzogiorno par une sorte de déprédation à l’actif du Nord : «Il y a eu de la part d’un bloc social la volonté de concentrer l’activité économique au Nord. Le Banco di Napoli a par exemple été bradé au Sanpaolo de Turin.» Un discours qui fait mouche auprès des jeunes de la piazza Bellini, qui ne cachent pas leur sympathie pour le Mouvement Cinq Etoiles, notamment parce que ses principaux dirigeants, de Roberto Fico à Luigi Di Maio, sont… des méridionaux.

Eric Jozsef Envoyé spécial à Naples