Les menaces d’une «évacuation imminente» de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes s’éloignent après l’annonce de l’abandon du projet du nouvel aéroport nantais. Si le Premier ministre a appélé les «squatteurs» à quitter le site, il leur a donné «jusqu’au 30 mars» pour qu’ils évacuent d’«eux-mêmes» ce territoire. En attendant, Edouard Philippe s’est contenté de demander aux «zadistes» de rendre «à la libre circulation de tous» les routes de la ZAD, faute de quoi les forces de l’ordre «procéderont aux opérations nécessaires». Réponse des anti-aéroport : «Le mouvement s’engage à […] répondre lui- même» à la réouverture de la D281, mais dit son «refus de toute expulsion de celles et ceux qui sont venus habiter ces dernières années dans le bocage pour le défendre et qui souhaitent continuer à y vivre». La perspective d’une utilisation de la force semble écartée, en tout cas dans l’immédiat.

A plus long terme, les zadistes comptent sur le soutien des paysans locaux historiquement opposés au projet pour se maintenir sur place. Un pacte noué avec eux prévoit que les agriculteurs pourront continuer à «cultiver librement leurs terres», loin de toute collectivisation, et que les «nouveaux habitants» pourront «maintenir» leurs cabanes et autres yourtes.

«Bête». Au lieu-dit La Rolandière, l’un des 70 «lieux de vie» de la ZAD, une «vigie» est en place. Cet ancien pylône électrique de 20 mètres de haut se dresse à l’endroit même où la future tour de contrôle devait sortir de terre. Dans l’ex-corps de ferme attenant, qui sert de «point info» aux nouveaux arrivants sur la zone, Nicolas se veut «confiant». Pour cette tête pensante du mouvement, une nouvelle opération «César» (la tentative d’évacuation de la ZAD qui avait tourné au fiasco en 2012) semble «très peu imaginable». Toutefois sa confiance reste mesurée. «Il ne faut pas crier victoire trop vite : le gouvernement pourrait très bien s’enfermer dans une logique répressive, en prenant une décision bête et brutale, juste pour montrer les muscles. N’oublions pas qu’il a une pression énorme de patrons, d’aménageurs et d’éditorialistes, qui lui disent en substance “puisque vous avez abandonné le projet, vengez-nous au moins des zadistes”.»

Depuis deux semaines, sur le site de Notre-Dame-des-Landes, ce ne sont ni des policiers ni des gendarmes mobiles que les habitants voient déferler mais des hordes de journalistes. «Au moins dix par jour… C’est de la folie», hallucine Guillaume, un habitant des «100 Noms», un autre lieu de vie. «La campagne de communication du gouvernement a en tout cas porté ses fruits : tous nous demandent si on a des caches d’armes…» L’affaire des «lames de rasoir soudées sur des boules de pétanque» ou les «pièges dissimulant des pieux», évoqués dans la presse, ont bien fait rire les zadistes. «On n’a pas besoin de ça», sourit Guillaume, pour qui «un claquement de doigts» suffit à rameuter les 200 comités de soutien qui se sont créés en France après l’opération César. Et puis, à vrai dire, lui et les autres sont bien préparés. A l’été 2016, alors que le Premier ministre de l’époque, Manuel Valls, promettait déjà une évacuation «à l’automne», des «formations» avaient été dispensées sur la ZAD : une «course d’orientation» avait par exemple été organisée «pour savoir se déplacer sur la zone sans rencontrer de véhicules de gendarmerie». Et des «conseils pour occuper les lieux de pouvoir», partout en France, avaient été donnés à tous les militants anti-aéroport.

Yeux explosés. A La Grée, un autre lieu de vie, on rigole d’ailleurs beaucoup. Les joints qui se succèdent derrière le comptoir du bar, bricolé avec des palettes de bois, n’y sont pas étrangers. Les canettes de bière vides de 50 cl, qui remplissent deux chariots de supermarché, non plus. Une sous-marque de 8.6 qu’on retrouve un peu plus loin à la Chat-Teigne, un des hauts lieux de l’opération César en 2012. On peut aussi boire du vin rouge premier prix en bouteille plastique. Mais pour cela, il faut emprunter un long chemin boueux et croiser le chemin d’Attila. Le bouc a été baptisé ainsi car «là où il passe, l’herbe ne repousse pas». «Et il a vaincu César», s’esclaffe un jeune aux yeux explosés.

Tout ce petit monde constitue la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Une micro-société alternative d’environ 250 personnes qui, en fait, ressemble à n’importe quel village français. Dix ans après le squat du «Rosier» (la première maison occupée en 2007), la ZAD a sa propre production maraîchère et céréalière, qui s’échange sur un «Non-Marché» hebdomadaire, où les prix sont laissés à la convenance de l’acheteur. Une conserverie permet d’en stocker une partie, pour être consommée les mois d’hiver. Boulangeries et fromagerie permettent également de nourrir les zadistes, qu’ils soient végétariens ou «antispécistes», c’est-à-dire opposés à toute exploitation des animaux (viande, œufs, lait…).

La zone à défendre a aussi une vie culturelle, avec la bibliothèque du «Tas-lu» ou le studio de musique du «ZAD Social Rap», et une vie sportive avec leur salle du Multiploux, où les habitants peuvent s’adonner à l’escalade, aux sports de combat ou à la danse. Enfin, comme n’importe quelle commune française, la ZAD dispose de ses propres médias locaux, comme l’hebdomadaire le ZAD News ou Radio Klaxon, qui pirate depuis des années le 107.7 FM, ondes normalement dévolues la radio autoroutière du groupe Vinci (qui devait aménager le futur aéroport). «La seule différence par rapport au village de mon enfance, c’est qu’on n’a pas d’église, se marre une trentenaire, qui reçoit dans sa cabane autour d’une tisane. Ici, il n’y a pas de lieu de culte. Notre religion, c’est la réunion ! Aucune commune française n’en fait plus que nous.»

Reste que la vie sur la ZAD n’est pas non plus le monde des Bisounours : comme dans n’importe quel village, «petits vols», «violences» et «incivilités» entre zadistes viennent perturber la quiétude des lieux. Plutôt que de faire appel aux gendarmes locaux, ses habitants ont mis en place en 2015 leur propre «groupe de médiation» pour «éviter que ne règne la loi du plus fort» sur la ZAD. Le «Cycle des douze», un système inspiré de la «justice communautaire» du Chiapas (Mexique), voit ses douze membres renouvelés par moitié tous les quinze jours. Durant un mois, ils s’efforcent d’écouter les doléances des plaignants et d’obtenir une forme de «réparation» par les mis en cause (coup de main, repas offert…). Pour les cas les plus graves de violences, les fauteurs de troubles sont invités à prendre «des vacances» loin de Notre-Dame-des-Landes. Parfois définitives.

Quelques mois après l’opération César, à l’automne 2012, de nouveaux habitants aux idéologies parfois antagonistes ont en effet débarqué en nombre sur la zone. Anarchistes, féministes, naturalistes… Ça a été «le printemps des embrouilles», comme l’appellent les anciens de la ZAD. Il a même fallu délimiter une «zone non motorisée», à l’est de la «route des chicanes», pour contenter les tenants d’une agriculture sans moteurs ni électricité.

«Imaginer». Cette «expérimentation» sociale, inédite en France à cette échelle, a été saluée le 9 janvier par Europe Ecologie-les Verts, dont les relations ont pourtant été longtemps tumultueuses avec la frange la plus radicale des zadistes. Dans un communiqué, le parti appelle Emmanuel Macron à transformer la zone à défendre en une «zone d’avenir désirable», c’est-à-dire «un espace pour imaginer, expérimenter et écrire le droit à la terre» pour «un avenir répondant aux enjeux agricoles, environnementaux, économiques et sociaux». Le Collectif des organisations professionnelles agricoles indignées par le projet d’aéroport, l’une des principales composantes du mouvement anti-aéroport, a lui aussi réaffirmé le même jour sa «détermination» à «faire perdurer le projet collectif et alternatif qui se construit depuis plusieurs années» sur les 1650 hectares de cette zone bocagère. Un soutien qui sera certainement crucial, le jour où les forces de l’ordre reviendront sur la ZAD.

Guillaume Frouin Envoyé spécial à Notre-Dame-des-Landes