Divisée et affaiblie comme ­jamais. Au sortir d’une présidentielle où le candidat ­socialiste, Benoît Hamon (qui a depuis quitté le PS et fondé son propre mouvement), s’est effondré dans les urnes sans que Jean-Luc Mélenchon ne monte pour autant sur le podium du premier tour, la gauche est dans le flou. Largement ­inau­dible, même si le leader de La France insoumise apparaît comme son porte-voix le plus identifié, elle semble crûment impuissante. Selon le sondage ­effectué par Viavoice pour Libération, 46 % des Français et 79 % des sympathisants de gauche consi­dèrent que les idées de gauche ne sont «pas suffisamment présentes dans le débat public», alors même que 57 % des premiers et 86 % des seconds les jugent «utiles au débat dans une démocratie comme ­la nôtre». Reste encore à identifier les ­piliers de la gauche du XXIe siècle.

Historiquement productivistes et plus ou moins redistributrices ou collectivistes selon les chapelles, les gauches ont longtemps su où elles habitaient, chacune assumant que la victoire ne pouvait naître que de leur union autour d’un programme commun ou pluriel. Aujourd’hui ­social-écologique chez Hamon comme chez Mélenchon, l’aîné ayant un temps d’avance électoral sur son cadet, la gauche, en premier lieu au Parti socialiste, peine à contrer le refrain du dépassement du clivage droite-gauche – lequel ­revient souvent à mener une poli­tique de droite sous couvert d’un nécessaire pragmatisme. A ce propos, 62 % des sondés jugent que le clivage n’est plus pertinent et doit être dépassé (- 4 points depuis avril). Plus grave pour la gauche et son futur chantier de reconstruction, 55 % de ses sympathisants pensent la même chose.

Quels sujets et quelles valeurs ?

«Etre de gauche.» C’est peu dire qu’il est ardu d’identifier aujourd’hui les valeurs cardinales assumées par la gauche et sur lesquelles elle pourrait se rassembler. Selon notre sondage Viavoice, ses sympathisants placent au premier rang, nettement, le souhait d’une «société plus égalitaire, avec moins de différences de revenus et de patrimoines entre les gens» (69 %). La défense du vivre-ensemble et la lutte contre les discriminations arrivent en deuxième position (45 %), quasiment à égalité avec le fait d’«avoir le souci des catégories de population les plus en difficultés en priorité» (44 %). La promotion de l’écologie, la protection de l’environnement et la préservation de la planète font aujourd’hui partie des piliers attendus (43 %). Autant d’items dont ­Mélenchon, comme Hamon plus ­récemment, ont fait la matrice de leur projet économique. On notera que la défense des «valeurs républicaines et laïques» (33 %) apparaît moins comme un combat attendu particulièrement de la gauche.

Sondage Libération ViaVoice 20 décembre 2017 : les valeurs de gauche — infographie BiG

Concernant ce que la gauche doit être ­davantage à l’avenir, c’est le terme «écologiste» qui ressort le plus. Chez l’ensemble des Français (28 %), mais surtout parmi les sympathisants de gauche (51 %). S’il ne semble plus à la mode, le mot ­«socialiste» arrive quand même en deuxième position (40 % chez les sympathisants de gauche), loin ­devant les items «anticapitaliste» (28 % à gauche) ou à l’inverse ­«social-démocrate» (23 %). Une ­gauche qui se revendique et s’assume comme telle : pour 65 % des sym­pathisants de gauche et même 38 % des Français, c’est la voie ­à suivre.

Sondage Libération ViaVoice 20 décembre 2017 : être de gauche — infographie BiG

Quid des gauches irréconciliables ?

Manuel Valls avait-il raison ? Existe-t-il bien des «gauches irréconci­liables» ? A en croire le dernier baromètre Viavoice, la réponse est oui. 55 % des sondés le pensent, et 53 % des sympathisants de gauche ­estiment que La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon et le Parti socialiste, qu’il ne faut plus confondre avec Benoît Hamon, «défendent des idées très différentes». En 2016, la sortie du Premier ministre avait provoqué un tollé. Aujourd’hui, une majorité de citoyens partage son analyse, qui était aussi un ­objectif.

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Du côté des politiques, le discours est sous-titré. Pour se définir, La France insoumise de Mélenchon n’emploie plus le mot «gauche». Mais elle est prête à discuter avec tous ceux, à gauche, qui se disent en opposition avec la politique de Macron. Du coup, une frange du PS est éliminée. Du côté du Parti socialiste, les positions divergent en fonction des ­interlocuteurs. Trois députés, trois cas différents : Luc Carvounas, candidat à la tête du PS, souhaite une alliance «rose, rouge, verte», mais sans La France insoumise ; Stéphane Le Foll refuse d’entendre parler du rouge et guette du côté de Macron ; Emmanuel Maurel, lui, pousse son parti vers Jean-Luc ­Mélenchon afin de créer des passerelles. On n’est pas sorti de l’auberge. Au-delà des postures et des stratégies, des divergences de fond restent difficilement dépas­sables sur l’Europe, le rapport au travail ou la laïcité.

Mélenchon ou Hamon ?

Ils jouent à touche-touche : ces derniers mois, dans les différentes enquêtes d’opinions, Le leader de La France insoumise et celui de Génération S. squattent les deux premières places. Et de loin. Aujourd’hui, sans surprise, dans notre sondage Viavoice, ce sont eux qui «incarnent» le mieux l’avenir de la gauche. Mélenchon atteint 48 % auprès des sympathisants de gauche. Hamon, lui, obtient 35 %. Les deux leaders mettent en scène leur domination alors que le PS se ­cherche encore sa tête. Ils échangent régulièrement, se consultent. L’un et l’autre refusent d’installer publiquement une forme de ­concurrence : pas question d’enfiler le costume du méchant, du mauvais joueur, ou d’accentuer la division afin de laisser un peu plus de place à Macron. En coulisse, c’est différent. Les deux hommes ­n’esquivent pas leurs différences sur le fond, notamment sur la ­question européenne, se surveillent, scrutent le moindre ­sondage…

Sondage Libération ViaVoice 20 décembre 2017 : leadership à gauche — infographie BiG

A gauche, tous les autres arrivent très loin derrière. Notamment les socialistes, qui cherchent toujours la lumière après une année 2017 très douloureuse. Un chiffre marquant : si l’on additionne la popularité de Stéphane Le Foll, Najat Vallaud-Belkacem et Anne Hidalgo, le total dépasse à peine le niveau de popularité de Benoît Hamon. ­Beaucoup de socialistes minimisent. Ils attendent le début du mois d’avril et leur congrès pour afficher un leader capable de rivaliser avec Jean-Luc Mélenchon et Benoît ­Hamon. Le tout, sans oublier de ­titiller Emmanuel Macron. Objectif : être audibles pour espérer redevenir attractifs.•

Rachid Laïreche , Jonathan Bouchet-Petersen