Ils auraient pu serrer les dents. Se concentrer sur «la pédagogie» de la réforme du droit du travail dans l’espoir de limiter l’ampleur de la contestation. Ils ont choisi, au contraire, de s’avancer sur d’autres terrains, comme s’ils étaient déjà prêts à passer à autre chose. Lundi, à la veille d’une première mobilisation contre les ordonnances, les deux têtes de l’exécutif étaient de sortie. A Toulouse, Emmanuel Macron présentait les grands axes de sa réforme du logement ; à Niort, le Premier ministre, Edouard Philippe, détaillait son «plan d’action pour la croissance» des PME et entreprises intermédiaires. Comme une démonstration par l’agenda que le gouvernement, «serein», se projette déjà au-delà des ordonnances sur le droit du travail.

«Passions tristes»

Le chef de l’Etat s’est même payé le luxe de persister et de signer : oui, comme il l’a dit vendredi à Athènes, il ne cédera rien «aux fainéants». C’est-à-dire «à tous celles et ceux qui pensent qu’on ne doit pas bouger en Europe et en France», a-t-il précisé. En marge de son déplacement toulousain, il répondait ainsi à une question lancée à la volée par un journaliste – une tentation à laquelle il avait pourtant juré de ne pas céder… Lundi, le secrétaire d’Etat Benjamin Griveaux a, lui aussi, renchéri dans la formule polémique : interrogé par un auditeur de France Inter sur la gestion du cyclone Irma, l’invité a évoqué les «passions tristes» et les «névroses» de ceux qui «seront dans la rue avec Jean-Luc Mélenchon le 23 [septembre]». «Ce n’est pas le meilleur vocabulaire, s’inquiète un député macroniste. L’opposition n’arrive pas à trouver le bon angle contre nous, il ne faudrait pas le leur fournir nous-mêmes.»

Ce député se dit toutefois serein : «Dans ma circonscription, les gens qui ont voté Macron sont pour la réforme.» Un public qui ne représente certes pas l’ensemble des Français : selon une enquête de l’Ifop publiée lundi, 57 % des sondés jugent «justifié» le mouvement de ce 12 septembre. Mais ce résultat n’annonce pas forcément une opposition aussi vigoureuse que contre la loi El Khomri, objet l’an passé d’un plus large rejet. Défavorable à 81 % à la contestation, la base macroniste ne fait pas défaut à l’exécutif. Tout comme une bonne partie (62 %) des sympathisants Les Républicains. Complété par les divisions syndicales et la «légitimité» d’une réforme annoncée durant la campagne, ce tableau nourrit le discret optimisme du gouvernement. Son porte-parole, Christophe Castaner, l’exprimait sans ambages, lundi matin sur Europe 1 : «Les Français sont favorables à la transformation du pays. […] La fainéantise, c’est de ne pas avoir le courage de réformer.»

Armé de ce «courage», le gouvernement ne craint pas d’ouvrir de nombreux fronts simultanés, au-delà du droit du travail, quitte à faire d’autres mécontents. Enseignement supérieur, logement, formation et assurance chômage, régime social des indépendants… Et même les retraites et leurs régimes spéciaux, dossier explosif que le gouvernement ouvrira l’année prochaine, mais qu’il ne craint pas d’évoquer dès aujourd’hui (lire page 6).

«Voir les effets»

De quoi faire des fameuses ordonnances un épisode parmi d’autres de la vaste «transformation» promise par Macron. «Ces mesures forment une sorte d’écosystème, a insisté Edouard Philippe le 5 septembre à Dijon. L’une ne va pas sans l’autre, chacune s’appuie et amplifie les effets des autres.» L’agenda est si chargé qu’il pourrait étourdir les oppositions sous une avalanche de réformes. Mais il reflète aussi le sentiment d’urgence de la majorité. «Il faut mener les réformes difficiles quand on a encore la légitimité pour le faire, et le temps d’en voir les effets, justifie le député LREM Pacôme Rupin. Ainsi, on saura dans un an si le quinquennat est bien lancé ou pas.» Un témoin de la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron abonde : «Dans le premier cercle, il y avait l’idée qu’à Noël, le quinquennat serait gagné ou perdu.»

Dans ces conditions, l’exécutif semble moins sensible à sa baisse de popularité qu’à l’aboutissement rapide de ses réformes. «Les manifestations n’ont pas vocation à changer le contenu des ordonnances», a fait savoir Philippe samedi. Proche de Macron, et pressenti pour piloter la future réforme des retraites, Jean-Paul Delevoye renchérit : «Ce n’est pas avec de la popularité que l’on change le pays. Si vous êtes papa, cherchez-vous toujours à plaire à vos enfants ?» En cas de mobilisation plus forte que prévu, l’homme ne plaide donc pas pour de premières concessions. Mais, à l’instar de ses camarades, pour un simple… «sursaut de pédagogie».

Alain Auffray , Dominique Albertini