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L’Allemagne en pleine crise d’identitaires – libération.fr

L’entrée en force de l’extrême droite au Bundestag et les divisions au sein de chaque parti, des conservateurs aux Verts, compliquent la formation d’une coalition par Angela Merkel.

C’est un éclair qui déchire la nuit et vient frapper le Bundestag en son cœur. En dessous, on lit, en tout petits caractères : «AfD troisième force politique.» Lundi matin, la une du Tageszeitung (TAZ), le journal berlinois de gauche dont Libération est partenaire, disait tout du sentiment d’hébétude qui saisit l’Allemagne depuis dimanche soir. L’arrivée de l’extrême droite au Parlement, avec son score spectaculaire (12,6 % et 94 députés sur 709), est venue clore des élections dont Angela Merkel sort certes vainqueure, mais d’une victoire à la Pyrrhus. Sa politique centriste a perdu. Les libéraux du FDP sont de retour, et la CDU de la chancelière obtient un score très décevant. Les termes d’Angela Merkel, dimanche soir, avec son art de la litote : «Nous espérions un meilleur résultat.» Tout indique que l’aile conservatrice de son parti s’est tournée soit vers les libéraux, soit vers l’AfD (Alternative pour l’Allemagne). Sinon, les sociaux-démocrates du SPD s’effondrent comme prévu, les Verts limitent la casse mais restent divisés entre ailes gauche et droite, et la gauche radicale de Die Linke se maintient sans faire la différence.

«Les nazis dehors»

Dimanche soir, le pays a d’abord signifié qu’il était de droite, ensuite qu’il était plutôt conservateur et, enfin, qu’une partie non négligeable de ses électeurs était d’extrême droite. Certes, tout le monde s’attendait à ce que l’AfD entre au Bundestag. Mais à ce point ? A Berlin, dès l’annonce des résultats à 18 heures, sur l’Alexanderplatz, place historique de l’Est de la ville qui fut le théâtre de manifestations massives en novembre 1989, des centaines de gens sont venus exprimer leur colère et leur tristesse. Ils ont choisi cet endroit car le parti d’extrême droite y tenait sa soirée électorale. Il fallait donc perturber leur fête, sur l’air «les nazis dehors» . Jusqu’à minuit, ils ont hué, hurlé, chanté de toutes leurs forces sur une place encerclée par un solide de cordon de police. Alors ils se sont tenus là, comme derrière des barreaux. Ils ont agité des drapeaux de Die Linke, des banderoles des Verts, des pancartes antifascistes. Plus loin, un sound-system a improvisé l’Internationale.

«Ce qui me rend triste comme jamais, c’est ce que je m’y attendais», a expliqué Cristina. Travailleuse sociale dans le quartier berlinois de Neukölln, elle a voté Die Linke. Elle a ajouté, amère : «Tout ce pour quoi je me bats – la justice sociale, l’antiracisme, l’égalité femmes-hommes –, j’ai l’impression que ça ne sera pas représenté, que ça ne compte plus, que ça ne sera plus à l’agenda. Parce que ces élections, ce sont les conservateurs, les libéraux et l’extrême droite qui les ont gagnées.»

Plus loin, un groupe d’amies, des trentenaires, discutaient avec passion. Veronika, Karoline et Nadja ont voté Die Linke ou pour le SPD. La tristesse initiale cède la place à la colère. Surtout elles craignent, avec l’entrée de l’AfD au Bundestag, une recrudescence de propos agressifs.

Outrances

La politique va-t-elle devenir un florilège de punchlines racistes ou révisionnistes en Allemagne ? Tout le monde a en tête la dernière sortie d’Alexander Gauland, vice-président de l’AfD (lire aussi page 5), qui avait déclaré début septembre que l’on pouvait être «fier» des performances de l’armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. «Quand j’entends les toutes premières déclarations de Gauland après le vote, a ajouté Veronika, et que je l’entends dire qu’il va “chasser” Merkel, je me dis “mon Dieu. Quel mot…” “Chasser.” Je suis choquée. Ça va être ça la politique allemande, maintenant ? Comme avec Trump et Kim ? En un claquement de doigts, on déclenche une guerre nucléaire ?»

C’est aussi cela, l’arrivée de l’AfD au Bundestag : l’annonce d’un changement de style. Leurs outrances risquent de secouer le Parlement allemand. Certes, le parti semble déjà se déchirer. Lundi, sa coprésidente, Frauke Petry, a annoncé qu’après «mûre réflexion», elle ne siégera pas «au sein du groupe parlementaire».

Ces tensions ne datent pas d’hier : Petry appartient à l’aile nationale-conservatrice de l’AfD, qui s’oppose à la ligne identitaire de Gauland. La scission était programmée et devait se concrétiser lors du congrès de la formation, en octobre. Mais elle a lieu plus tôt que prévu, et de manière très opportune pour Petry, le parti étant au centre de toutes les attentions. «Il y aurait entre dix et douze députés qui pourraient partir avec elle, dit le chercheur Patrick Moreau, auteur de l’Autre Allemagne : le réveil de l’extrême droite. Cette annonce ruine un peu “l’effet AfD” de dimanche soir. Et cela indique que le combat entre les différentes ailes du parti a commencé.»

«Flanc droit»

Chez les conservateurs, on se déchire aussi, avec à la tête de la CSU, la branche bavaroise des chrétiens démocrates de la CDU, Horst Seehofer commentant les résultats ainsi : «Nous avons délaissé notre flanc droit et il nous appartient à présent de combler le vide avec des positions tranchées.» La CSU va-t-elle prendre son indépendance d’avec la CDU ? Pas sûr. Mais les temps seront durs pour Merkel, qui devra arbitrer de multiples conflits, avec notamment cette branche bavaroise qui risque de rendre les négociations en vue d’une coalition «jamaïcaine» très complexes (en référence aux trois couleurs du drapeau de l’île des Caraïbes : noire pour la CDU, jaune pour le FDP, verte pour Die Grünen). L’aile gauche des Verts, elle aussi, a fait savoir qu’une alliance CDU-CSU-FDP-Verts serait hasardeuse. Le SPD, lui, prend ses distances avec l’idée d’une grande coalition. Sans compter que le FDP et les Verts ne s’entendent pas sur de multiples sujets. Les discussions pourraient donc bien ne pas aboutir… En somme, comme le résume Patrick Moreau, «l’Allemagne entre dans une période de crise profonde dont l’AfD est un signal».

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