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Libération.fr – 220 femmes : tuées par leur conjoint, ignorées par la société – liberation.fr

liberation.fr – 220 femmestuées par leur conjoint,ignorées par la société – Une enquête de Juliette Deborde, Gurvan Kristanadjaja  et Johanna LuyssenIllustrations : BIG

Qui sont les victimes ?

Elles s’appelaient Géraldine, Christelle, Ninon, Marine, Carole, Myriam. Toutes sont mortes ces derniers mois sous les coups de leur mari, compagnon ou ex-conjoint. Leur décès a eu lieu dans l’indifférence générale, politique et médiatique.

Les circonstances de la mort de ces femmes ont parfois été résumées en quelques lignes dans une dépêche AFP, comme autant d’événements anecdotiques. Les titres de presse régionale les ont systématiquement traitées dans la rubrique faits divers, qualifiant l’événement de «crime passionnel», de «différend conjugal» ou de «drame de la rupture».

Autant d’euphémismes pour qualifier des homicides qui se produisent le plus souvent dans l’intimité du domicile conjugal, sans témoin. Les victimes n’ont parfois pas de prénom, pas de profession. Il arrive que seul leur âge et le mode opératoire de leur agresseur apparaissent: «étranglée», «battue à mort», «tuée par balle», au «couteau de cuisine» ou «à coups de fer à repasser».

Des meurtres passibles de la réclusion criminelle à perpétuité (au lieu de 30 ans), le fait que l’auteur soit le compagnon ou l’ex-conjoint de la victime étant une circonstance aggravante. Après avoir vu passer, une nouvelle fois, l’un de ces titres sans que cela n’émeuve grand-monde, nous nous sommes demandé qui étaient ces femmes.

Nous avons recensé les articles des journaux locaux, régionaux et nationaux, pour tenter d’en savoir plus sur ces victimes anonymes. Ce corpus n’est pas exhaustif : tous les cas n’ont pas été relayés par la presse, et quand ils le sont, c’est souvent de manière parcellaire.

Ce travail permet de prendre conscience de ce que les chiffres ne disent pas : les noms, prénoms, âges, situations familiales, professions, mais aussi les circonstances de la mort de ces femmes, les éventuels antécédents ou le traitement judiciaire.

Au total, Libération a enquêté sur 220 décès de femmes. Toutes ont été tuées par leur conjoint, leur mari ou ex entre 2014 et 2016.

Déjà, à l’été 2004, Blandine Grosjean, alors journaliste à Libération, avait comptabilisé pendant deux mois le nombre de femmes tuées dans le cadre conjugal à partir des dépêches (souvent laconiques) parues sur le fil AFP. Au moins 29 femmes avaient trouvé la mort dans ces conditions, selon ses calculs.

Il n’existait à l’époque aucun décompte officiel des homicides conjugaux. Il faudra attendre l’année suivante pour que le ministère de l’Intérieur comptabilise les «morts violentes au sein du couple» en France. D’après les derniers chiffres disponibles, 122 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en 2015, soit un décès tous les trois jours.

Cet ordre de grandeur, répété tous les 25 novembre à l’occasion de la journée contre les violences faites aux femmes, est resté constant ces dernières années. La Place Beauvau dénombrait également 22 morts d’hommes la même année, tués par leur épouse ou conjointe.

Libération, en revanche, a fait le choix se concentrer sur les femmes. Evidemment, des hommes peuvent être eux aussi victimes de violences conjugales. Mais l’écrasante majorité des victimes de meurtres conjugaux sont de sexe féminin.

Pour de nombreuses associations et universitaires, les meurtres conjugaux procèdent d’une violence de genre, reposent sur ce que la sociologue Pauline Delage appelle dans son ouvrage Violences conjugales: du combat féministe à la cause publique (Presses de Sciences-Po) «une asymétrie de genre».

Certains parlent d’ailleurs de «féminicides», une notion inscrite dans le droit pénal de plusieurs pays sud-américains, mais qui peut aussi être appliquée à des meurtres de femmes commis hors du cadre conjugal.

Le recensement des articles de presse locaux et nationaux sur les femmes tuées par leur partenaire actuel ou passé nous a permis de battre en brèche plusieurs idées reçues. Ce qui frappe d’abord, c’est l’hétérogénéité des profils de victimes.

«Les violences conjugales touchent toutes les femmes», et pas seulement les classes les plus défavorisées, expliquait à Libération Laurence Rossignol lors d’un entretien mené juste avant l’élection présidentielle. La grande majorité des 220 femmes que nous avons comptabilisés étaient insérées socialement, avaient un domicile, souvent des enfants.

Etudiante ou retraitée, urbaine ou rurale, Bretonne ou Corse : toutes les tranches d’âge et toutes les régions semblent touchées. L’Île-de-France compte le plus de victimes, elle est aussi la plus peuplée.

A peine une vingtaine de femmes tuées était de nationalité étrangère, selon les articles que nous avons recensés. La consommation d’alcool de l’agresseur n’est évoquée que dans 15 cas.

Les circonstances en revanche, sont souvent similaires. Le meurtre a lieu dans la plupart des cas au domicile ou à proximité (dans 170 cas), et dans un contexte de séparation ou au moment de l’officialisation de la rupture (déménagement ou instance de divorce).

L’une des femmes a par exemple été tuée par son compagnon alors qu’elle venait de s’installer dans son nouvel appartement avec ses deux enfants.

En recueillant ces données, nous avons pu observer également que l’auteur des faits avait parfois déjà été visé par des signalements

Pour la plupart d’entre eux (23), ceux-ci étaient relayés par des proches ou voisins interrogés par la presse après le meurtre, relatant des disputes ou des coups, sans pour autant qu’il n’y ait de trace de plainte ou de main courante. 21 des 220 conjoints avaient déjà été jugés pour des violences conjugales, 16 ont déjà été visés par une plainte ou une main courante pour violences conjugales, 17 ont déjà été condamnés dans une autre affaire.
Des chiffres relativement peu élevés, et qui font écho à ceux de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales et de l’Insee, qui estiment que seul un quart des femmes victimes de violences conjugales se rendent au commissariat ou à la gendarmerie (14% portent plainte, 8% déposent une main courante).
Les articles de presse que nous avons consultés étant toutefois souvent incomplets, il est possible que le nombre de plaintes ou de condamnations soient plus élevées que ce que nous avons constaté. Le suicide du meurtrier est également fréquent. Selon les données que nous avons recueillies, dans 75 des 220 cas, l’auteur des faits se donne la mort après avoir tué sa compagne, empêchant ainsi tout procès.
Des femmes sous emprise

Pourquoi n’est-elle pas partie avant le coup fatal? La question revient souvent, en filigrane, dans les articles de presse sur les homicides conjugaux. On y sous-entend que la victime aurait dû porter plainte dès le premier coup ou la première insulte, qu’elle n’aurait pas dû rester sans dénoncer son conjoint, qu’elle serait coupable de ne pas avoir réagi à temps.

Ainsi, dans Fausse route (2003) la philosophe Elisabeth Badinter s’interroge-t-elle, candidement: «Alors que chaque pays européen admet le divorce, pourquoi tant de femmes, objets de seules pressions psychologiques, n’y ont-elles pas recours ? Pourquoi ne font-elles tout simplement pas leurs valises?»

Une culpabilisation rappelant celle à l’œuvre pour les violences sexuelles (la fameuse «culture du viol») qui reflète une méconnaissance de ce qu’est l’emprise.

«Toutes les femmes que nous recevons vivent des histoires différentes, mais les mécanismes sont exactement les mêmes», analyse Annie Guilberteau, directrice générale de la fédération nationale des centres d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF), qui accueillent plusieurs dizaines de milliers de femmes subissant des violences chaque année.

Des femmes qui «sont peu à peu isolées de leur sphère professionnelle, amicale, sociale, et deviennent totalement dépendantes de leur conjoint», détaille-t-elle. Cette dépendance est aussi parfois financière, économique ou administrative, une des stratégies des conjoints étant aussi de confisquer carte bleue, chéquier, ou papiers d’identité.

Privées de leur liberté et piégées dans leur relation, les victimes ne cherchent pas à s’opposer au conjoint par peur des représailles, et encore moins à fuir. Les proches, eux, se révèlent souvent démunis face l’absence de réaction de la victime, l’incitant un peu plus au silence. La présence d’enfants est aussi souvent un frein au départ, la victime voulant préserver l’unité familiale.

L’auteur pousse «la victime à se soumettre, à se ressentir comme n’ayant aucune valeur, comme étant incapable, coupable, honteuse, inintelligente, sans aucun droit, réduite à une chose», décrit Muriel Salmona, psychiatre et auteure de plusieurs ouvrages sur la violence conjugale, qui définit l’emprise comme une «véritable entreprise de démolition identitaire» de la victime.

Le moindre geste de travers pouvant être l’élément déclencheur de la violence, les femmes vont adapter leur comportement pour satisfaire celui avec qui elles partagent leur vie.

«Pour se protéger, elles tissent autour d’elles un filet de sécurité, explique Annie Guilberteau. Elles se disent : “si je prépare le repas comme il l’aime, si j’arrive à calmer les enfants avant qu’il rentre du travail, si j’obtempère à tous ses désirs, alors peut-être que ça ira mieux.”

» Ce climat de peur permanent, l’historien Ivan Jablonka le décrit dans son ouvrage consacré à Laëtitia Perrais, assassinée près de Pornic en 2011. La mère de l’adolescente, battue et violée par son mari, vivait dans un «mixte de sidération et d’attente qui prend la forme d’un sourire immobile et qui est la crainte de mal faire, l’effort muet et appliqué pour ne pas déclencher la colère de l’autre», écrit le lauréat du prix Médicis dans Laëtitia ou la fin des hommes (Seuil).

UNE VIOLENCE CYCLIQUE

Souvent, le phénomène est si ritualisé, banalisé, intégré, qu’il n’est pas identifié comme tel par les femmes et leur entourage.

L’ascendant est d’autant plus difficile à cerner qu’il peut s’exercer de manière très diffuse: «Beaucoup de couples fonctionnent sur un modèle dominant-dominé sans qu’il n’y ait forcément de violences physiques ou psychologiques», souligne Alexia Delbreil, médecin légiste au CHU de Poitiers et auteure d’une thèse sur les homicides conjugaux en Poitou-Charentes. Le processus est aussi cyclique et graduel.

Un conjoint violent ne l’est généralement pas au début de la relation ; en revanche, il instille très rapidement chez sa conjointe des éléments qui la rendront un peu plus fragile. La psychiatre spécialiste en victimologie Marie-France Hirigoyen les détaille dans Femmes sous emprise : les ressorts de la violence dans le couple.

Elle explique: «Les professionnels qui ont encouragé une femme à quitter son conjoint maltraitant s’irritent souvent de voir celle-ci retourner auprès de lui et les explications qu’ils donnent, dans leur effort pour la responsabiliser, la culpabilisent encore plus.

On oublie que, si les coups ont été possibles, c’est que, dès le début de la relation, le terrain a été préparé, les défenses de la femme levées.» Il y a, d’abord, une phase de séduction, que les Anglo-Saxons appellent le «love bombing»: dans le cycle de la violence, répétition de comportements théorisée en 1979 outre-Atlantique, cela correspond à la phase dite de «lune de miel».

Cette séduction, décrit l’auteure, «vise les instincts protecteurs de la femme». On racontera une enfance malheureuse ou un travail difficile par exemple. «Cette séduction, explique Marie-France Hirigoyen, est une séduction narcissique destinée à fasciner l’autre, et en même temps, à le paralyser.»

Car, dans le même temps, «par des micro-violences ou de l’intimidation, elle est progressivement privée de tout libre arbitre et de tout regard critique sur sa situation». On retrouve les mêmes cas de figure chez les victimes de sectes, écrit-elle: une étape d’effraction, qui consiste à pénétrer dans le territoire psychique de l’autre – du genre, un intrusif et insistant «A quoi tu penses ?
– A rien.
– Non, je te crois pas, tu penses forcément à un truc.
– Non, je t’assure.
– Mais tu penses à quoi ?»
Ensuite il y a une étape de lavage de cerveau, avec alternance de menaces et de caresses. Lors de ces périodes de réconciliation, le conjoint minimise les faits, se justifie, promet de ne plus recommencer.

Les victimes vont alors retirer leur plainte, regagner le domicile… Enfin, il existe une phase de programmation. On arrive à des états de modification de la conscience. La victime entre en état de dissociation, elle devient peu à peu étrangère à ce qui lui arrive. «C’est un moyen efficace de survie pour ne pas perdre la raison, une stratégie passive lorsqu’on a le sentiment qu’il n’y a aucune issue possible.»

Et c’est ainsi qu’une femme victime de violences opposera au bon sens une passivité inquiétante. «Quand un individu apprend par expérience qu’il est incapable d’agir sur son environnement pour le transformer en sa faveur, il devient incapable, physiologiquement, d’apprendre.»

continue …

Sorgente: Libération.fr – 220 femmes : tuées par leur conjoint, ignorées par la société

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