Dix jours après les attentats du 13 novembre, qui ont fait 130 morts à Paris et Saint-Denis, de nombreuses questions restent en suspens sur l’itinéraire des terroristes et la facilité avec laquelle certains d’entre eux ont pu circuler en Europe.

Salah Abdeslam en cavale

C’est l’homme le plus recherché d’Europe. Certains l’auraient aperçu en Belgique, d’autres en Espagne. Dimanche, une source américaine annonçait que Salah Abdeslam, 26 ans, aurait cherché à rejoindre la Syrie. Un temps présenté comme le conducteur de la Seat, soupçonné d’avoir mitraillé des terrasses de cafés et de restaurants dans les Xe et XIe arrondissements, Salah Abdeslam faisait en réalité partie d’une autre équipe. Selon toute vraisemblance, il aurait dû se faire exploser dans le XVIIIe. C’est en tout cas l’hypothèse jugée la plus plausible par les enquêteurs.

Mais l’opération a capoté pour une raison encore inconnue. «Incident technique ou panique de dernière minute», décrypte une source policière. L’analyse et le bornage de son téléphone permettent de mieux comprendre son trajet ce soir-là. Le 13 novembre, à 21 h 59, une Clio noire, louée à son nom, arrive dans le nord de Paris depuis la porte de Clignancourt.

Abdeslam vient sans doute de conduire les trois kamikazes au Stade de France, et gare la Clio place Albert-Kahn, dans le XVIIIe. Elle sera retrouvée trois jours plus tard, vide. Selon l’Obs, le téléphone de Salah «borne» au même moment dans le XVIIIe, avant d’être localisé un peu après dans le secteur de Montrouge-Châtillon (Hauts-de-Seine). C’est là que seraient venus le récupérer deux amis belges, appelés dans l’urgence dans la nuit de vendredi à samedi.

Les versions divergent sur l’état dans lequel les convoyeurs belges ont trouvé Salah Abdeslam. Mais tout laisse à penser qu’il portait une ceinture d’explosifs. Sa fuite précipitée vers la Belgique, alors qu’il aurait pu rejoindre le reste du commando en cas de défaillance de sa ceinture, accrédite la thèse d’une volte-face. Autant que la traque policière européenne, Abdeslam pourrait désormais craindre les foudres de l’Etat islamique (EI), l’organisation voyant d’un très mauvais œil ce type de défection en cours d’opération.

Les zones d’ombre autour d’Abaaoud

Quel rôle exact a joué Abdelhamid Abaaoud dans les attaques parisiennes ? L’itinéraire de l’organisateur présumé des attentats, tué lors de l’assaut de Saint-Denis, se précise peu à peu. Le soir du 13 novembre, le jihadiste belgo-marocain était à bord de la Seat qui sillonnait les Xe et XIe arrondissements, avec Brahim Abdeslam, le kamikaze du boulevard Voltaire et frère aîné de Salah. Selon plusieurs témoignages, un troisième terroriste était dans la voiture ce soir-là. Des analyses sont en cours mais il pourrait s’agir du troisième mort de l’assaut de Saint-Denis, qui n’a toujours pas été identifié. L’homme n’apparaît en effet dans aucun fichier policier.

Après les fusillades sur les terrasses parisiennes, Abaaoud aurait tourné une quinzaine de minutes en voiture dans le XIe, avant de se garer de l’autre côté du périphérique, à Montreuil.

Le véhicule a été retrouvé le lendemain, avec à son bord trois kalachnikovs, cinq chargeurs pleins et onze vides. Les empreintes d’Abaaoud, identifiées sur l’une des armes, laissent à penser qu’il a pu prendre part aux attaques. Qu’a-t-il fait ensuite ? Vendredi soir, des images de vidéosurveillance le montrent au métro Croix-de-Chavaux, sur la ligne 9, avant que sa trace ne soit perdue. Au cours du week-end, il semble errer dans le nord de Paris, cherchant à se procurer des couvertures, ainsi que deux costumes, pour des raisons encore obscures. C’est à ce moment-là qu’Abaaoud aurait appelé en urgence sa cousine, Hasna Aït Boulahcen, déjà connue pour des affaires de stupéfiants. Celle-ci serait venue le récupérer mardi soir dans un entrepôt à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) après lui avoir trouvé le logement de la rue du Corbillon, à Saint-Denis.

Mais le contact entre eux pourrait avoir été établi un ou deux jours plus tôt. C’est Hasna Aït Boulahcen qui va mener les policiers à Abaaoud. S’appuyant sur une mystérieuse source, puis sur des écoutes téléphoniques, les enquêteurs ont pu remonter jusqu’à l’appartement de Saint-Denis. Contrairement à ce qui a été dit dans un premier temps, les services de renseignement marocains sont surtout venus en renfort a posteriori, pour identifier certains suspects, des sans-papiers interpellés dans le squat pendant l’assaut.

La Grèce dans le viseur

L’enquête sur les parcours des terroristes révèle au moins un point commun : plusieurs d’entre eux sont passés par la Grèce au cours des derniers mois. C’est formellement établi pour deux des trois kamikazes du Stade de France, enregistrés par la police grecque le 3 octobre sur l’île de Leros. Dotés de passeports syriens – qui ne sont pas forcément les leurs -, ils sont arrivés dans une embarcation de migrants. Salah Abdeslam, toujours en fuite, ainsi que Samy Amimour, l’un des assaillants du Bataclan, pourraient aussi être passés par la Grèce, sans que l’on sache dans quelles conditions. Enfin, Abdelhamid Abaaoud y aurait également effectué un «passage», comme l’a affirmé Bernard Cazeneuve vendredi.

Le sujet est sensible, puisqu’il se mêle à la crise des réfugiés. Au cours des dix premiers mois de l’année 2015, 540 000 personnes, dont une bonne partie venant de Syrie, ont débarqué sur les côtes grecques. Des membres de l’EI ont-ils pu se glisser dans le lot ? Les attentats du 13 novembre semblent le confirmer. Au ministère de l’Intérieur, on redoute même une stratégie délibérée des terroristes : «Ils ont fait un acte politique en passant par là et en laissant leurs empreintes de bonne grâce alors qu’ils savaient qu’ils allaient se faire sauter.»

En Grèce, les autorités sont débordées. La police, chargée d’enregistrer les identités des arrivants, n’a pas reçu les aides promises par Bruxelles. Quant à Frontex, l’agence chargée de la surveillance des frontières extérieures de l’UE, elle manque de moyens humains. En octobre, un seul officier de Frontex était présent sur l’île grecque pour assister les autorités locales. Lors de son dernier appel à contribution, Frontex avait sollicité auprès des Etats membres 775 agents pour faire face à la crise migratoire, principalement en Grèce. A ce jour, seuls 425 postes ont été pourvus, dont 60 par la France.

Autre limite : ces agents ne sont aujourd’hui habilités qu’à faire un travail de recensement et de prise d’empreintes. Ils n’ont pas accès aux fichiers européens Europol et Système d’information Schengen (SIS), qui répertorient les personnes recherchées ou sous surveillance. En clair, un jihadiste passant devant un agent de Frontex ne risque même pas d’attirer l’attention. La modification de ce règlement a été décidée vendredi par les ministres de l’Intérieur européens pour confier un «mandat élargi» à Frontex.

Autre source d’inquiétude, le fichier SIS. A ce jour, 15 des 28 Etats membres seulement l’alimentent. «Et tous ne le font pas de manière scrupuleuse et systématique», glisse une source française, pointant du doigt la Belgique et l’Espagne. Vendredi, les ministres de l’Intérieur européens ont aussi décidé de rendre «obligatoire» et «systématique» la consultation de ces fichiers sécuritaires aux frontières extérieures, y compris pour les ressortissants de l’UE. Cela signifie donc des contrôles plus poussés dans tous les aéroports européens sur les vols en provenance de pays hors UE.

La création d’un fichier PNR (Passenger Name Record) compilant tous les passagers des vols (y compris inter-Europe) pendant une durée d’un an est aussi à l’étude. Ces différents outils doivent permettre de mieux repérer les individus dangereux et de les appréhender avant qu’ils ne passent à l’acte. Mais ils n’apportent aucune garantie contre ceux voyageant sous une fausse identité.

Emmanuel Fansten , Sylvain Mouillard , Willy Le Devin

Libération