La tuile ! Pour les chansonniers, les imitateurs et les caricaturistes, la victoire de François Fillon est une très mauvaise nouvelle. De tous les responsables politiques qui se disputent le leadership à droite, il était celui dont ils ne voulaient surtout pas. Leur meilleur client, c’était «Sarko», ses tics et ses outrances. Depuis une décennie, ils s’en sont donné à cœur joie. Juppé ? Ce n’était pas mal non plus. L’ancien favori cache si mal ses impatiences et ses exaspérations. Avec Copé, Le Maire ou NKM, tous un peu dingues à leur manière, il y avait aussi de quoi faire. Mais Fillon ? Chez lui tout est normal, il déroule ses démonstrations sans un mot de travers. Les phrases s’enchaînent, fluides, la voix est grave, bien timbrée. On cherche en vain la petite manie langagière, le défaut pittoresque qui caractérise le personnage. Désespérant. «Rien à faire, il est inimitable !» plaisante Myriam Levy, qui fut sa conseillère en communication à Matignon.

Il se trouve, ceci expliquant peut-être cela, que cet homme si difficile à caricaturer est justement le candidat qui se sera distingué par ses charges répétées contre la «politique spectacle» et les «rodomontades». Il visait évidemment Nicolas Sarkozy, mais aussi plus largement une tradition chiraquienne pas trop regardante sur les moyens dès lors qu’il s’agit de conquérir le pouvoir. Admirateur de Georges Pompidou et disciple de Philippe Séguin, indomptable grande gueule du gaullisme, Fillon n’est d’aucune bande ni d’aucun clan. Contrairement à la plupart de ceux qui se réclament de l’héritage de Chirac – de François Baroin à Jean-François Copé -, il n’a jamais défini la politique comme l’art de «chasser en meute».

«Il y a trois ans, lorsque j’ai commencé mon tour de France, j’étais seul», a-t-il rappelé à la foule qui l’acclamait vendredi soir à Paris pour son dernier meeting, Porte de Versailles. «Je n’appartiens à aucune chapelle, à aucune caste. A 20 ans, je voulais être guide de montagne», confiait-il en 2006 dans La France peut supporter la vérité, premier livre dans lequel il esquissait ce qui ressemblait déjà à une ambition présidentielle. Quand il était à Matignon, ce goût de la solitude désespérait ses amis. «Il te faut des alliés sûrs, un réseau de parlementaires», lui disaient-ils. Le député Jérôme Chartier, fidèle d’entre les fidèles, a tenté d’organiser des petits déjeuners fillonistes tous les quinze jours. Mais il a vite dû laisser tomber : Fillon ne venait jamais…

Cette réticence à jouer le jeu politicien, l’ex-plus jeune député de France (élu en 1982 à 27 ans) la revendique comme un double héritage : de son modèle, Georges Pompidou, et de son mentor, Philippe Séguin, celui qui rendra possible, en 1993, sa très précoce promotion gouvernementale. «Il croyait au pouvoir du verbe qui conduit l’action» et au «respect de l’intelligence dont est capable tout un chacun pour peu qu’on la sollicite», dit Fillon très ému dans l’éloge funèbre qu’il prononce le 12 janvier 2010 devant l’Assemblée nationale, après la mort de l’ancien patron des lieux.

«Pas une mafia»

Le Sarthois a toujours prôné l’abstinence médiatique. A l’inverse d’un Sarkozy qui sait «traiter» les journalistes, les flatter ou les provoquer, afin qu’ils aient de quoi alimenter la chronique de ses aventures. «Nous n’avons pas des choses nouvelles à dire matin, midi et soir. A force de nous voir partout, les téléspectateurs finissent par nous mettre dans le camp des saltimbanques», souligne Fillon. A Matignon, il limitait ses relations avec la presse au strict nécessaire, s’attirant ainsi quelques inimitiés qui ont alimenté le procès en couardise que lui font ses adversaires politiques. Comme Séguin, il prétend opposer à la «médiacratie» «le temps long de l’argumentation raisonnée». Ses discours sont toujours soignés. Même ses plus féroces détracteurs reconnaissent qu’il est sans doute le meilleur orateur de la famille, tout en soulignant ce qu’il doit à son fidèle conseiller Igor Mitrofanoff. Une «plume» inspirée que lui envient tous les chefs de la droite.

Il est trop «secret», trop «solitaire» pour faire un leader de parti, expliquait Jean-Pierre Raffarin, autre chiraquien, pour justifier son soutien à Copé dans la bataille pour la présidence de l’UMP en 2012. Après ce brutal combat des chefs et l’incroyable pantalonnade qui s’ensuivit, on ne donnait pas cher de l’avenir politique du député de Paris. Il était mort. «Carbonisé», disaient les sarkozystes. C’est pourquoi le retour de l’ex-chef de l’Etat devenait incontournable. La droite moribonde avait bien de la chance que son irremplaçable leader charismatique consente à se dévouer pour la sauver du naufrage. Ce fut l’argument massue du retour nécessaire, martelé par Nicolas Sarkozy.

Sauf que Fillon n’était pas mort. Il avait, bien au contraire, obtenu ce qu’il voulait : la conversion de sa famille politique au principe d’une «primaire ouverte» pour désigner le candidat à la présidentielle de 2017. En juillet 2012, alors qu’il se rendait à Epinal (Lorraine) pour une réunion avec des militants UMP, nous l’avions interrogé dans la voiture-bar d’un TGV : après cinq ans à Matignon, qu’allait-il faire dans cette galère ? Pourquoi s’abaissait-il à disputer à Copé la présidence du parti ? Sa réponse avait été claire : «Parce que je n’ai pas confiance… Si je laisse le parti à Copé, il n’y aura pas de primaire.» C’est pourquoi, en cet été 2012, il avait qualifié l’élection à la présidence de l’UMP de «primaire avant l’heure». Les sondages indiquaient que plus de 60 % des sympathisants de droite souhaitaient le voir devenir le patron de l’UMP. Pour Fillon, il n’était juste «pas possible» que les adhérents du parti ne votent pas eux aussi dans ce sens.

C’était compter sans la détermination des amis de Copé et de Sarkozy, coalisés pour lui barrer la route au prix de douteuses manœuvres électorales. «Un parti politique, ce n’est pas une mafia», avait dénoncé Fillon alors que Copé s’était proclamé vainqueur. Agitant la menace d’une scission de l’UMP, l’ancien Premier ministre obtiendra, en avril 2013, que le principe d’une primaire ouverte pour 2017 soit gravé dans les statuts de l’UMP. Il avait, dès lors, eu ce qu’il voulait. «Pour Nicolas Sarkozy, la primaire, c’est secondaire», avait alors ironisé Brice Hortefeux. Pour ce dernier, il était clair que l’ex-président s’imposerait comme un «homme providentiel» et qu’il n’aurait donc pas à s’infliger cette compétition, réservée aux seconds couteaux.

Dans son ultime discours, vendredi soir, Fillon est revenu sur ce combat fondateur. «Combien de fois nous a-t-on dit que cette procédure démocratique n’était pas dans nos traditions ? Combien de fois ai-je entendu qu’il valait mieux choisir notre candidat dans les coulisses de la politique ? […] Que le résultat ne serait pas significatif ? Mais voilà : les Français savent qu’ils ont leur place à la table de la démocratie ! Quand on veut les dissuader de s’y asseoir – tonnerre de Brest ! – ils y viennent en nombre !» s’est-il enflammé devant plus de 5 000 sympathisants qui célébraient déjà, avec quarante-huit heures d’avance, la victoire finale du candidat du «redressement national». Les premiers rangs, face à l’orateur, étaient remplis de parlementaires tout penauds, Roger Karoutchi, Pierre Lellouche, Eric Ciotti, ou encore Luc Chatel, qui avaient parié sur l’inéluctable victoire de Sarkozy. Tous ces élus qui tenaient Fillon pour un éternel numéro 2 incapable de s’imposer – «un analphabète politique», blaguait le directeur de campagne de Bruno Le Maire. Son apothéose aura été une dure leçon d’humilité.

«Top départ»

«Plus l’épreuve est dure, plus la préparation compte», a poursuivi l’orateur, se comparant aux navigateurs solitaires du Vendée Globe. «Pendant des semaines, nous avons comme eux réglé chaque détail de notre programme […]. Nous avions l’air immobiles, mais nous étions déjà dans la course. Au top départ, il a suffi que le vent se lève pour nous placer en tête, à plus de quinze points du second. Demain, nous allons gagner cette course parce que nous sommes équipés», a conclu, sur son nuage, l’homme qui aura effacé Sarkozy.

Rares sont ceux qui peuvent prétendre l’avoir vu venir. Il est vrai que Fillon n’est pas du genre à faire étalage de ses ambitions. Cinq ans Premier ministre, sept ans ministre, quatre ans président de région, six ans président de conseil général, vingt-six ans député, dix-huit maire : le titulaire de cet impressionnant palmarès jure que l’idée même de «plan de carrière» lui serait totalement étrangère. Il ne ferait qu’agir en fonction des «circonstances», saisissant l’occasion quand il se trouve être la bonne personne au bon moment.

«Putsch silencieux»

L’Elysée ? Sans doute y a-t-il pensé «à la minute» où il a «franchi le seuil de Matignon», comme l’avait reconnu jadis Georges Pompidou. Car tel est, semble-t-il, le sort de presque tous les Premiers ministres. Manuel Valls n’y a pas plus échappé que Rocard, Balladur et tant d’autres. L’ambition présidentielle de Fillon n’a cessé de se renforcer tout au long du quinquennat de Sarkozy. Elle est même devenue envahissante à la fin de l’année 2010, quand le Président a imprudemment laissé dire qu’il pourrait nommer Borloo à Matignon. Dans son entourage, certains conseillent alors à Fillon de saisir l’occasion pour prendre son envol.

Fait unique dans les annales de la Ve République, le numéro 2 de l’exécutif est resté pendant toute la législature nettement plus populaire que le numéro 1, avec une très confortable avance de dix à vingt points. A l’Assemblée, les députés de droite lui réservaient chaque semaine un accueil particulièrement chaleureux. Comme leurs électeurs, ils voyaient en François Fillon l’incarnation d’une droite présentable et bien élevée, à l’opposé des transgressions et du bling-bling sarkozystes qu’ils ne supportaient plus. Aux yeux de beaucoup, Fillon faisait déjà un bien meilleur candidat que le président sortant pour 2012.

Conscient de ce danger, Sarkozy avait décidé, réflexion faite, de ne pas changer son Premier ministre. «Ce quinquennat a commencé au Fouquet’s, il se termine à Sablé-sur-Sarthe», triomphait alors un ami de Fillon. Chacun avait compris que le maintien du Sarthois avait été imposé à Sarkozy par les parlementaires UMP. «Un putsch silencieux», commentait le politologue Stéphane Rozès tandis que Libération titrait, le 15 novembre 2010, «Fillon garde Sarkozy». La une avait beaucoup irrité le locataire de l’Elysée. C’est sans doute en ces semaines de l’automne 2010 que Fillon a définitivement considéré que «les circonstances» le mettaient en situation d’être le futur patron de la droite. Si Sarkozy devait être battu en 2012, il serait aussitôt candidat pour 2017. Il a tenu parole.