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Kafka à Naples : l’effrayant quotidien de la prison de Poggioreale – Article11.

mercredi 2 mars 2011, par Dario Stefano Dell’aquila

Cet article de Dario Stefano Dell’aquila a été publié en janvier 2011 dans le Napoli Monitor, excellent mensuel alternatif napolitain dont on reparlera d’ici peu sur Article11. Il a été traduit par l’ami Andrea Bottalico : grand merci à lui. -

À Naples, la prison de Poggioreale – mille trois cents places et le double de détenus – est une ville dans la ville. Son imposante porte de tôle sépare des milliers de femmes et d’hommes de la rumeur de la rue. Dans des pavillons qui portent le nom de villes, choisis en fonction d’une improbable géographie de la peine – Naples, Salerne, Avellino, Turin, Milan, Rome –, les cellules reçoivent jusqu’à quatorze personnes. Deux mille cinq cents prisonniers y purgent une peine, tous n’ont pourtant pas été jugés : 88 % des détenus sont en attente d’une sentence définitive, n’ayant pas encore été « techniquement » condamnés.

Le Centro direzionale

Dans cette prison, dont la toile de fond dessine les contours du Centro direzionale [ de mettre à disposition des familles attendant dans la cour des bancs et de l’eau potable, notamment pour les enfants et les personnes âgées ».

Cette prison, où “séjournent” presque seize mille personnes par an, attire régulièrement l’attention des médias. En 2010, une tragique série de décès, en même temps que le renforcement du système carcéral italien, ont offert à Poggioreale bien davantage que de brèves chroniques dans la presse. En janvier 2009, un détenu croate de trente-sept ans s’est ainsi suicidé dans la section spéciale « à indice élevé de vigilance », au sein du pavillon Venise. La veille, il avait demandé à parler à un médecin – une demande restée lettre morte. L’homme a été retrouvé pendu aux barreaux de la fenêtre de sa cellule.

« Le Pendu », dessin de Victor Hugo

Puis, au printemps 2010, Francesco Esposito s’est suicidé. Vingt-sept ans. Un nom de famille et une vie comme beaucoup d’autres. Quelques précédents de drogue, une arrestation pour vol : en attente de jugement. Pendant l’heure de promenade de ses camarades de cellule, l’homme a attaché ses draps à la barre du lit et s’est pendu, mort sans laisser la moindre ligne écrite.
Ensuite, ce fut le tour d’un autre détenu, à la trajectoire semblable. Il s’est jeté du haut d’un palier ; Graziano Iorio a choisi le premier mai pour mettre un terme à ses jours. Il était assigné à domicile pour possession de cocaïne, mais avait violé cette obligation pour se rendre dans un bar, juste en bas de chez lui. Il est rentré a Poggioreale au mois de février, et n’a pas atteint l’été.

Ce ne sont pas seulement les morts qui balaient le cours de cette geôle lugubre, mais un quotidien pesant, où des milliers de personnes passent chaque jour vingt-deux heures en cellules, avec uniquement deux heures de promenade. Enzo proteste : «  Maintenant qu’il fait chaud, c’est une véritable souffrance. On dit que quand tu es en taule, tu es au frais, mais nous vivons en réalité dans un four ! La cellule est bouillante. La nuit, les matons ferment la porte blindée, et nous n’arrivons même plus à respirer… Sans courant d’air, on risque de devenir fous ! »

Le lieu est un petit pays, aussi. Entre détenus, agents de police, personnels civils, avocats, familles, trois à quatre mille personnes sont impliquées quotidiennement dans la vie de la prison. Côté gestion, le seul événement significatif a été, il y a deux ans, le changement de direction. Celui-ci n’a apparemment pas modifié les rythmes et habitudes de Poggioreale.

Il s’agit d’une réalité connue des détenus, décrite dans les lettres qu’ils écrivent. Par exemple, ce qu’en dit Mario : «  J’étais dans le pavillon Naples. Nous vivions à quatre dans une minuscule cellule, où se tenaient toutes nos existences. Nous y passions tout notre temps, sauf pour aller aux promenades – quarante minutes matin et après-midi. Dans la prison de Poggioreale il n’y a aucune forme de rééducation : ça n’existe pas. Pour passer le temps, nous jouions aux cartes, fabriquées avec des paquets de cigarettes, toujours de la même marque. Sur la partie blanche, nous dessinions les figures : le cavalier, le roi, etc. Jusqu’à ce que les geôliers débarquent et nous confisquent les cartes…. Alors, nous en refabriquions. Et ainsi de suite… »
Mario poursuit : « Un autre passe-temps était ’u dadariello, une sorte de jeu de dames pratiqué ici. Il faut un bout de drap dessiné et des bouchons de bouteille comme pions. Mais même ça, ils nous l’enlevaient, et nous recommencions au début à chaque fois… »
Et encore : « Les douches se trouvent en-dehors de la cellule, et nous pouvions nous y rendre seulement deux fois par semaine – avec le chaleur qui règne à Naples pendant l’été, cela fait vraiment très peu. En plus, elles sont toujours sales, et il faut faire vite. Dès que tu es sous la douche le geôlier crie : “Allez la jeunesse !”, et il frappe les clés contre la porte. C’est une douche de merde prise en quelques secondes ! »

Après avoir confronté les narrations produites sur et dans Poggioreale, il apparaît que cette ville dissimulée, mais intensément habitée et traversée par des milliers de personnes, semble connaître un « état de suspension » permanent, comme disait Michel Foucault [faida) internes aux clans de Raffaele Cutolo, boss de la Nuova Camorra Organizzata. Elle est aujourd’hui “le réceptacle” des immigrés et des toxicomanes. Parce que Poggioreale n’est qu’un ailleurs, miroir négatif où chacun « reconnait le peu qui est à lui, tout en découvrant le beaucoup qu’il n’a pas eu et n’aura jamais ». Qui sait pour combien de temps ?


Témoignages & voix – extraits du documentaire Napoli, Napoli, Napoli, d’Abel Ferrara, produit par I figli del Bronx, 2009.

« Je m’appelle Marie, je viens de Barra (près de Naples). Je suis en taule depuis treize mois, j’ai été condamnée à trois ans pour trafic de stupéfiants. »

«  Je m’appelle Vincenza, je suis ici depuis sept mois pour trafic de stupéfiants, mais j’ai déjà fait au total huit ans pour drogue. »

« Je m’appelle Gianna, j’ai trente-et-un ans et quatre fils. Je suis veuve depuis des années. »

« Je m’appelle Suelen, je viens de San Giovanni (prés de Naples), j’ai vingt deux ans et une fille de huit ans. C’est la troisième fois que je me retrouve ici, toujours pour vol. J’ai été scolarisée jusqu’à l’école primaire ; ensuite, j’ai arrêté. Enceinte. Je lis les journaux, les Chronache di Napoli. Je n’ai jamais lu de livres parce que ça me fatigue. La Camorra a commis une erreur : amener la drogue dans le pays. »

«  Je m’appelle Antonella, j’ai vingt-cinq ans et j’ai été arrêtée pour trafic de drogue. J’ai un casier judiciaire vierge, mon mari aussi. Ils nous ont pris avec vingt-cinq grammes de cocaïne. Je ne sais même pas, au fond, pourquoi je suis ici. »

« Je m’appelle Giovanna. J’ai trente-six ans, je suis de Secondigliano. Ma première condamnation était liée à la drogue, maintenant je suis ici pour outrage. [...] J’ai perdu ma mère en ’92, ils m’ont donné une heure pour aller la voir. Elle avait une cirrhose du foie, elle avait quarante-et-un ans. Ils m’ont arrêté ; deux mois plus tard, elle est morte. Je la pleure.
J’ai cinq frères, ils viennent toujours aux visites. Je n’ai pas d’enfants, je me suis seulement dédiée à mes frères : j’ai été leur sœur et leur mère. Un jour, j’étais à la maison et une jeune femme est venue me voir en disant : ’Giovà, viens vite, ils ont arrêté ton frère.’ J’ai pris la voiture et je suis allée au palais de justice. Je demandais à le voir. Je voulais être sûre qu’il se portait bien, parce que je sais qu’ils frappent. Dans le quartier, ils font toujours ça, et pas seulement quand ils arrêtent. Mais ils ne voulaient pas me le montrer, ils m’ont dit de laisser un paquet pour lui et de partir. Je m’en allais quand j’ai entendu la voix de mon frère, alors je me suis retournée et je l’ai vu, tout gonflé et plein de sang. J’ai bousculé un flic, ils m’ont arrêtée. J’ai été jugée, ils m’ont condamnée à deux ans de taule. Ça m’a juste fait enrager. Tellement de rage… et je ne regrette rien. Je recommencerais.
»

«  Je m’appelle Sandra. J’ai vingt-sept ans et je suis du Nigeria. On est neuf enfants et je suis l’aînée. Dans mon pays, j’étudiais la médecine, mais les choses ne marchaient pas très bien. »

« Je m’appelle Anna, j’ai soixante-deux ans. Je viens du centre-ville, des Quartiers espagnols, je suis issue d’une bonne famille – mon père travaillait. Aucun antécédent avec la loi. Je suis devenue toxico-dépendante il y a dix ans. Un vol, un braquage, et je me retrouve ici.
Dans les Quartiers espagnols, il y a beaucoup de braves gens et beaucoup de malheureux. Je crois que personne ne naît pour se droguer, voler ou avoir cette vie, mais c’est ce qu’ils nous amènent à faire. S’il y a la Camorra dans les Quartiers ? Je ne sais pas… Comment pourrais-je le savoir ? Je pense qu’elle est partout. Nous sommes la Camorra : nous, les victimes !
»

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